La Raison 91, Numéro 72 : Un colibri peut en cacher un autre par Danièle Dugelay et André Daudet

samedi 9 mars 2019
par  lpEssonne
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Le conte amérindien du Colibri est bien connu, mais savez-vous que c’est aussi le symbole, l’étendard, du mouvement Les Colibris monté par Pierre Rabhi ?

Pierre Rabhi est discret sur son rapport à la doctrine anthroposophique, mais se réfère fréquemment à l’agriculture biodynamique et à Rudolf Steiner. Les liens entre Les Colibris et la mouvance anthroposophique sont fréquents sans que ces deux réseaux soient confondus. De nombreux Colibris ignorent peut-être tout de l’anthroposophie. Il n’est pas certain que tous ses adeptes ou sympathisants soient conscients qu’il s’agit aussi d’un projet de société comme on en trouve dans toute religion.

L’anthroposophie se distingue par ses rites (mouvement des planètes, prières, corne de vache avec compost enterrée ...). Elle est fondée sur l’individu et l’action coopérative, sans doute avec une pointe de corporatisme.

L’anthroposophie refuse la lutte des classes, les syndicats et corps intermédiaires et elle est favorable à la négociation directe dans le souci du bien commun entre patron, salariés et consommateurs. Ce projet peut plaire à certains, mais il serait condamnable de vouloir l’imposer à tous par une pratique dont on n’annonce pas la couleur.

Le personnage « Pierre Rabhi » est vraiment bien conçu pour le rôle qu’il doit tenir. Ses rides, ses petits yeux bienveillants témoignent de sa sagesse, la simplicité de ses vêtements prouve sa sobriété. Rassurant comme une image d’Épinal, il attire la sympathie, voire la passion. Il ne prononce jamais un mot plus haut que l’autre même lorsqu’il assène des élucubrations délirantes à ses contradicteurs. Osons dire que c’est un excellent produit médiatique.

Il écrit des bouquins à succès, fait des conférences, étend sa toile d’araignée sur tout le pays et à l’étranger. Il possède des fermes et des « villages » dans lesquels il accueille des stagiaires pour des prix élevés, main-d’œuvre gratuite sans charges sociales, ni législation du travail. Repas frugal pour chacun avec la récolte du jour. Bref, une affaire intéressante et de l’argent qui coule à flot.

Certains mouvements anti-sectes disent qu’il s’agit en fait d’un mouvement à dérive sectaire, mais c’est alors une levée de boucliers.

Pierre Rabhi soutient les écoles Steiner Waldorf. Nous en avons une à Verrières-le-Buisson. C’est toujours sur la même base philosophique. Cet établissement serait laïque, mais on y trouve des symboles religieux un peu partout et les enfants font des prières et apprennent des chants et textes chrétiens. C’est cher (3 400 € au moins pour un élève du secondaire). Les pédagogues anthroposophes estiment que les enfants doivent étudier selon leurs capacités supposées, qu’il ne faut rien leur demander avant 7 ans. Il y a des paliers d’âge pour la lecture, l’écriture… A Verrières, certaines classes sont sous contrat d’association avec l’État. Les enseignants doivent recevoir une formation sur l’anthroposophie avant d’exercer.

Ces écoles existent sur plusieurs continents. Les écoles Steiner françaises ont eu des problèmes avec la Mivilude(1) et certains mouvements laïques et anti-sectes. Il y a eu des procès, mais notre législation ne définit pas les dérives sectaires. Quand des parents portent plainte, d’autres tout aussi sincères assurent que leurs enfants sont heureux et que tout se passe bien. La lucidité est rare lorsqu’on travaille les cerveaux.

Un ancien élève, devenu professeur anthroposophe à Verrières-le-Buisson, a ouvert les yeux. Il a écrit des livres et a livré plusieurs témoignages. Là encore, il y a eu procès en diffamation. Le tribunal l’a relaxé(2). Le même professeur est à nouveau assigné en justice, mais cette fois-ci sur requête d’un organisme médical anthroposophe.

Les enfants qui sortent de cette école accusent le plus souvent un retard de connaissances et surtout n’ont aucun sens critique, habitués qu’ils sont à toujours avaler ce qu’on leur dit. La plupart ont une confiance aveugle dans leurs enseignants et le personnel de ces écoles. Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la demande de reconnaissance d’utilité publique déposée par la Fédération des écoles Steiner en raison de lacunes des élèves sur l’acquisition de connaissances et compétences du socle commun(3).

De nouvelles écoles hors-contrat se créent, avec l’aide de la Fondation pour l’École dont les donateurs bénéficient des cadeaux fiscaux normalement réservés aux associations d’intérêt public.

C’est donc indirectement l’argent public et les contribuables qui financent. Ces établissements pratiquent des méthodes pédagogiques dont celle de Steiner, comme les écoles dynamiques, les écoles démocratiques et d’autres noms tout aussi sympathiques. Une de ces écoles a essayé de s’installer sur le Plateau de Saclay tout récemment.

Françoise Nyssen, ex-ministre de la Culture, est proche de la Société d’Anthroposophie. Elle a monté avec son mari une « université » à côté de son « école du domaine du possible », près d’Arles. Cette université a pour objet d’étudier les résultats des cultures biodynamiques. C’est donc en toute connaissance de cause que le ministère de la Culture avait été attribué à une sympathisante d’une association philosophique à orientation spirituelle connue pour militer au sein d’un groupe opposé à l’Éducation Nationale.

La Libre-Pensée défend l’école publique, gratuite et laïque ; elle combat l’obscurantisme et promeut l’émancipation. Elle a donc un devoir d’alerte. Vous avez une chance de rencontrer l’anthroposophie dans les activités ou entreprises suivantes :

des foyers pour enfant handicapés comme le Foyer Kerglas (Aube),

la pratique de l’Eurythmie ou la gymnastique Bothmer,

les produits Stockmar (peinture et modelage),

la marque Weleda (santé et hygiène),

la banque La Nef (partenaire d’ATTAC), la banque Triodos,

Terres de liens,

bien entendu les écoles Steiner et l’agrodynamie,

sans oublier… le ministère de la Culture, si le colibri y a semé ses graines.

(1) MIVILUDES, Rapport d’activité 2016 et premier semestre 2017

(2) TGI de Paris, 24/05/2013, n° 11279023050

(3) TA de Paris, 04/06/2015, n° 1314063

Sur l’anthroposophie, lire Jean-Baptiste Malet, « L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme : Éducation, santé, agriculture, banques : les bonnes affaires des disciples de Rudolf Steiner », Le Monde diplomatique, no 772,‎ juillet 2018.

Du même auteur, « Le système Pierre Rabhi : frugalité et marketing », Le Monde diplomatique,‎ n° 773, août 2018.

Sur l’agroécologie de Pierre Rabhi, lire « Terre et Humanisme : Notre visite chez des agroécologues ardéchois » par l’Afis07, comité local ardéchois de l’Afis, 28 septembre 2012, relayé par la revue Science et pseudo-sciences.

Nos remerciements à M. Gérard Klein, du Cercle laïque pour la prévention du sectarisme (CLPS), pour ses conseils et recommandations.

La légende du colibri

Présenté par Pierre Rabhi comme une légende amérindienne dans son livre de 2006 (« La part du colibri »), ce fabliau aurait été d’abord évoqué par Wangari Maathai (Prix Nobel de la paix en 2004) qui l’attribuait à un universitaire japonais(1).

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? »

« Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part ».

Alors que Pierre Rabhi achève toujours son récit sur les mots « mais je fais ma part », au moins deux autres versions racontent la suite de l’histoire :

pour l’une, galvanisés par l’exemple du colibri, tous les animaux s’y mettent et éteignent l’incendie ;

à l’inverse, pour l’autre, le colibri poursuit vainement son effort solitaire, et meurt épuisé dans une forêt réduite en cendres.

La seconde version est évidemment mise en avant par les détracteurs de Pierre Rabhi, même si la « morale » implicite de l’histoire réside plutôt dans la première.

Mais pourquoi Pierre Rabhi interrompt-il toujours son récit avant la fin, laissant à ses fidèles le soin de la compléter ? Simple effet oratoire d’un « conteur de fables » ?

Si Pierre Rabhi n’appelle pas à la mobilisation générale pour « éteindre l’incendie », mais seulement à soulager les mauvaises consciences par de « bonnes actions » individuelles, c’est probablement parce qu’il ne veut pas trop déranger les incendiaires.

Rien d’étonnant de la part de ce contempteur de la Raison et des Lumières, faux prophète d’un galimatias pseudo-philosophique réactionnaire mêlant ésotérisme anthroposophique et personnalisme chrétien.

(1) Blog de François Soulabaille, 21 mars 2017, Mediapart (consulté le 3 février 2019)


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