Étienne Dolet à l’honneur

vendredi 30 novembre 2012
par  lpOise
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Une ré-édition opportune - un livre à s’offrir - un lien à communiquer -

Où sont passés les dommages de guerre allemands qui auraient dû permettre d’ériger une nouvelle statue d’Étienne Dolet à Paris ?

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Étienne Dolet, Le Second Enfer.

Autodafé d’un choix

Pierrette Turlais

Introduction :

« impye, scandaleux, scismaticque, hereticque, faulteur et deffenseur des heretiques et erreurs, pernicieux à la chose publique ».

L’Inquisition se débarrasse d’Étienne Dolet en août 1546, au terme d’une traque méticuleuse, fixe, obtuse, confortée par le tribunal séculier et admise par François Ier – dont l’aura demeure entachée par cet aveu d’indifférence, de peur ou de calcul. Lâche, malade, plus ou moins mystique à la fin de sa vie, le roi lettré ne résiste pas à la contamination du double fanatisme théologique et juridique qu’inoculent alors l’inquisiteur général, Mathieu Ory, et Pierre Lizet, premier président du Parlement de Paris, et laisse, finalement, réduire en cendres l’humaniste accusé d’hérésie. Ou pire.

Étienne Dolet vient d’avoir trente-huit ans quand on le brûle avec ses manuscrits et ses livres, à Paris, place Maubert, le 3 août 1546, jour de son anniversaire et de la saint Étienne.

Au xvie siècle, on ne plaisante pas avec les imprimeurs et les symboles !

J’ai choisi de publier Le Second Enfer d’Étienne Dolet, dont l’obsession de la langue, de la littérature et de la liberté de penser me hante depuis longtemps déjà, pour mesurer la machination qui transforme en pleine Renaissance l’acteur d’un choix – étymologiquement Dolet est bien un hérétique, celui qui choisit – en un condamné supprimé pour l’exemple.

Étienne Dolet (1509-1546) est un humaniste, de fait érudit, juriste contre son gré, philologue par passion. Là où navigateurs et anatomistes du xvie siècle explorent les territoires dans la diversité de leur étendue, Dolet, lui, déploie son ambitieuse feuille de route : il veut être traducteur, historien, codificateur de la langue française et imprimeur. Il le sera.

Son amour des langues, latine et française, le sentiment de contribuer au fameux retour aux sources antiques et à l’idéal humaniste, la puissance, enfin, qu’offre l’imprimerie pour diffuser les textes et, avec eux, une forme de laïcisation de la pensée : tout pousse Dolet à s’engager dans l’art mechanique, qu’il nomme d’ailleurs l’art divin.

En installant ses presses en 1538, rue Mercière – la rue des imprimeurs à Lyon au xvie siècle – après des études de droit à Toulouse, Dolet, doué et ambitieux jusqu’à l’ivresse de soi, ne doute pas que l’imprimerie servira, avec son œuvre, sa propre gloire, car elles seules résorbent pour lui la question de la mortalité.

C’est en réalité un être qui déborde, une lettre qui dépasse, un homme dissonant en dépit de son amour pour l’harmonie musicale. Ses amis eux-mêmes n’y résisteront pas et Dolet se fâchera méthodiquement avec chacun d’eux : François Rabelais, Clément Marot, divers ambassadeurs, évêques, cardinaux et autres protecteurs bien en cour, parfois efficaces pourtant lorsqu’il s’agira de témoigner en sa faveur au cours de ses condamnations.

Très tôt, une menace gronde sur le destin d’Étienne Dolet, dont il a la prescience et que, bien souvent, il attise. Sa vie est imprudente, provocante : il se joue du mot destin ; s’autorise ripailles en carême et absence aux messes. On peut être tracassé pour moins que cela.

Mais, audacieuses, ses publications le sont davantage encore. Alors que toute traduction de la Bible en français, des Psaumes ou des Cantiques est un acte condamnable, Dolet multiplie les textes suspects que ne parviennent pas à requalifier ses éditions plus orthodoxes. Il invente ainsi, à son insu et au fil de ses années d’exercice, la notion de « livre récidive », qu’il s’agisse de ses propres réflexions imprimées ou de celles d’auteurs surveillés dont bruit son catalogue.

Les conséquences seront lourdes. Dolet laisse nombre de livres en creux ou en feu : ceux qu’il n’a pas eu le temps d’écrire ou de terminer – on sait qu’il débordait de projets : traductions, philologie, histoire – et ceux, brûlés à l’état de manuscrits ou d’imprimés.

La plupart de ses éditions ont aujourd’hui disparu ou n’existent plus qu’en de très rares exemplaires. Les tenir entre les mains est une expérience peu commune.

Trois procès en inquisition scandent sa vie et entraînent emprisonnements, confiscations, autodafés ; plus de trente mois de cachot, de fuite et de poursuite.

Un court séjour en prison, consécutif à ses discours contre le Parlement de Toulouse, l’intolérance et l’obscurantisme, précède ces procès. Dolet a vingt-quatre ans. Le Parlement s’oppose alors aux universités dont il veut restreindre les libertés et vient, en outre, de condamner au bûcher pour hérésie un moine devenu luthérien. L’apprenti juriste s’insurge publiquement contre les barbares hostiles à l’humanisme, clame puis publie son indignation. Dès lors, l’étau se resserre.

Le procès de 1537, séculier celui-là, suit une rixe au cours de laquelle Dolet tue un peintre, un certain Compaing. Le soutien de Marguerite de Navarre n’est pas de trop pour faire valoir son état de supposée légitime défense et obtenir la grâce du roi, son frère. Un banquet célèbre le retour de Dolet à l’air libre, réunissant, à la même table, Rabelais, Marot et Guillaume Budé entre autres.

Le premier procès inquisitorial de 1542 condamne l’imprimeur comme être « impye, scandaleux, scismaticque, hereticque, faulteur et deffenseur des heretiques et erreurs, pernicieux à la chose publique ». Il est suivi d’un troisième, en appel, qui se tient au début de l’année 1543.

François Ier favorisera dans les deux cas l’élargissement de Dolet en pesant auprès des tribunaux.

Le troisième et dernier procès inquisitorial, qui court de 1544 à 1546, reprend l’accusation précédente, aggravée par la publication d’un certain dialogue alors attribué à Platon et traduit par Dolet, l’Axiochus, portant sur les aléas de la condition humaine, et le philosophique mépris de la mort. Une phrase y figure, translatée comme on dit à l’époque, par le philologue : « Après la mort, on n’est rien du tout. » Elle lui sera fatale.

Aux dires de tous les témoins, Ory est cruel ; Lizet, inculte et cruel également. Ces deux potentats des tribunaux, religieux et laïque, finiront par avoir la peau et les cendres de Dolet, enfin sûrs avec l’Axiochus d’apporter la preuve de son hérésie et approuvés par les théologiens de la Sorbonne consultés sur le sens de la traduction.

Les chefs d’inculpation sont les suivants : « blasphemes et sedition et exposition de livres prohibez et dampnez » et d’« autres cas par lui faits et commis depuis la rémission, abolition, et ampliation à luy donnée par le roy au mois de juing et 1er jour d’août 1543 ».

Sous le masque : la grimace. Une justice parodique se joue. Comme pour tout procès en inquisition, elle ne cherche pas à établir la vérité des faits mais à obtenir des aveux. Au moment du bûcher, l’Église affirmera, c’est l’usage, avoir obtenu ceux de Dolet, avec sa repentance. Et les pièces du procès disparaîtront avec lui – l’usage également. L’Église ne peut, en effet, ni avoir de sang sur les mains, ni en recéler la mémoire.

Ces pièces sont ainsi réduites à des notices que j’ai consultées aux Archives nationales : on y voit le mot Axiochus, écrit, biffé, réécrit. Dolet a-t-il exsudé son mépris lors d’une lecture défectueuse au cours d’une séance ? On devine les échanges !

La « doloire », marque de l’imprimeur inspirée de son patronyme, et qui désigne une hache destinée à élaguer, à équarrir – symbole si fort de tout son œuvre –, devient ainsi, à la fin de sa vie, celui d’un équarrissage d’une autre nature : Dolet sera torturé avant d’être pendu et brûlé.

Le Second Enfer est le fruit de son ultime procès. On est en 1544. Dolet, emprisonné dans les cachots de la Roanne, à Lyon, échappe de façon rocambolesque à ses gardiens plus ou moins soudoyés, traboule, comme on dit joliment en Dauphiné, prend le large et parvient en Piémont.

Le temps presse. Dolet le sait et commence alors la rédaction d’un plaidoyer sous la forme d’épîtres, diversement destinées au roi ainsi qu’à plusieurs personnalités influentes et liées à la cour, au Parlement ou à l’Église. À ses amis enfin, ou à ce qu’il en reste. Il espère, grâce à ses textes urgents, convaincre ses destinataires de son innocence et du bien-fondé de sa défense. Il échouera. Sa voix menace à présent l’ordre du monde, le pouvoir de François Ier et les liens du royaume de France avec la papauté.

Le titre de Second Enfer recouvre quatre éditions différentes, imprimées à Lyon et à Troyes en 1544. Deux d’entre elles comprennent, outre les épîtres de Dolet, les dialogues pseudo-platoniciens intitulés l’Axiochus et l’Hipparchus ; les autres, des poèmes de Clément Marot à la place des dialogues.

J’ai souhaité retenir la toute première version du Second Enfer [1]. Bien qu’imprimée à Troyes, cette édition porte au titre l’adresse « À Lyon, 1544. Avec privileige pour dix ans. » La marque de l’imprimeur Nicolle Paris figure à la fin du livret. L’édition est composée de six cahiers de huit feuillets chacun, signés de A à F. Les cahiers A à C contiennent le Second Enfer, les cahiers D à F, les deux dialogues du pseudo-Platon, dont l’Axiochus.

Un unique exemplaire de cette édition demeure. La présente édition est, à ce jour, la seule établie sur cet unicum.

Dolet emprunte sans doute le mot Enfer à Marot, lui-même aguerri en matière de prison et qu’il estime en dépit de leurs brouilles. Le poète a décrit l’enfer de son emprisonnement « en la prison de l’Aigle de Chartres » en 1543, soit à la même époque exactement.

Enfin, l’adjectif « second » signifie l’intention qu’avait Dolet de rédiger un « premier » Enfer contant sa précédente incarcération, comme il l’indique à ses amis. S’il l’a écrit, ce texte demeure inconnu.

Le Second Enfer m’intéresse parce que né de l’urgence et de la nécessité. Dolet est alors aux abois, conscient de risquer sa peau, acharné à la défendre. L’écriture en témoigne : fièvre, hâte, souffle court, véhémence, respiration ample, indignation, revendications, ruses, stratégies, séductions, colère encore… Sans doute n’a-t-il pas ignoré que ses pages fiévreuses incarneraient, avec le mémoire de sa défense, son martyre et son tombeau.

Mais le livre me touche en tant que totem surtout, survivance tangible, tenace, symbole d’autant plus chargé de sens que le bûcher devait non seulement confisquer toute sépulture à l’imprimeur, mais également faire disparaître la trace de sa trace.

La fréquentation d’Étienne Dolet nous assure de son mépris des superstitions ou des fanatismes, et convainc de sa probable indifférence à l’égard des questions de dogme.

Une révérence presque cultuelle existe cependant chez lui ; elle est immense et s’applique à ses travaux d’érudit, ses « chers thresors » – ce sont ses mots – qui lui font envisager son œuvre comme un acte contribuant au « bien public » –, ses mots également.

En prison, ses thresors l’encourageront à trouver la force dans l’épreuve, sans le secours du ciel, et, libre, à réfléchir au fait qu’une nation s’édifie autour de sa langue. Et que le livre imprimé est à la fois un vecteur puissant et un symbole de civilisation.

J’aime infiniment la fausse simplicité de ces idées.

Le souci de la typographie et de la page, pour Étienne Dolet comme pour la majorité des imprimeurs humanistes de la Renaissance, témoigne d’une tension ascétique – chez certains, assurément compatible avec la joie –, d’un style, c’est-à-dire d’une grammaire du monde affranchie de simples questions de codifications. Quelque chose comme une pensée intimement tressée à une forme, doublée d’une vision civilisatrice de la lettre.

Tout se tient : Dolet veut choisir le contenu de ses livres et celui de son âme, assuré que son immortalité à lui repose sur ces parallélépipèdes imprimés qui ne se réduisent pas à livrer des raccourcis de la parole de Dieu diversement glosés, mais offrent d’autres et intenses possibles.

En même temps qu’ils brisent le monopole des théologiens sur les textes sacrés, les imprimeurs comme Dolet activent le libre choix, exaltent la beauté de la langue française et de la littérature, font s’incliner les privilèges de la naissance devant la vertu du travail, et imposent l’intérêt de leur rôle auprès des princes.

En avance sur le xviiie siècle, Étienne Dolet a sans doute compris mieux que d’autres, et en tout cas plus bruyamment, que le ciment religieux, fragmenté sous ses yeux par la pichenette du libre examen et le vacarme des presses, nécessiterait vite un autre lien, établi celui-là autour de la défense de la culture, des humanités.

On comprend qu’Étienne Dolet, et avec lui d’autres imprimeurs, aient pu incarner dans les années 1540 cet insupportable grumeau empêchant le lissage, la coalescence du groupe et menaçant confusément sa survie.

On se refuse toujours à admettre que ce temps « renaissant » d’ouverture, d’intelligence et de raffinement ait pu commettre l’autodafé d’un homme et le meurtre de ses livres.

En 2012, cette question des humanités, numériques y compris, celle aussi de la langue comme identité, celle, enfin, de la laïcité, font palpiter le même noyau.

En redonnant à lire Le Second Enfer, j’ai souhaité prolonger l’impact de ce battement sous la forme d’une édition brûlante, et que je crois actuelle, précisément.


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Place Maubert, sur les lieux du supplice, (...)

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