Volney, sentinelle de la Raison et de l’Humanité

par Alain Sager
vendredi 10 juin 2016
par  lpOise
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Une conférence de Alain Sager, philosophe de la Société Voltaire

Nous étions 25 à répondre à l’invitation du groupe des libres penseurs de St Just en Chaussée le 28 mai 2016.

Pour une première ce fut une réussite. Celle-ci est due à la qualité de la préparation des camarades de St Just, mais aussi à l’excellence reconnue des communications de l’orateur. Prolongeons le moment de la conférence donnée le 28 mai en publiant, avec l’aimable autorisation de son auteur, le texte de celle-ci. Ainsi les absents excusés pour cause diverses, n’auront-ils pas tout perdu.

En illustration une image des ruines de Palmyre, comme celle qu’Alain Sager présentait en début de conférence.

Alain Sager

VOLNEY, SENTINELLE DE LA RAISON ET DE L’HUMANITE

Dans Les ruines, ou méditation sur les révolutions des empires, son ouvrage le plus connu, et datant de 1791, Volney célèbre le siècle nouveau, celui où un peuple a osé se soulever contre les privilégiés.

Notre auteur fait parler les ecclésiastiques affolés par la révolte du peuple : « il n’y a plus qu’une ressource : le peuple est superstitieux ; il faut l’effrayer par les noms de Dieu et de religion. Nos chers frères ! nos enfants ! Dieu nous a établis pour vous gouverner ».

S’ensuit un dialogue entre les deux camps en présence.

« LE PEUPLE. – Montrez-nous vos pouvoirs célestes.

LES PRETRES. – Il faut de la foi : la raison égare.

LE PEUPLE. – Gouvernez-vous sans raisonner ?

LES PRETRES. – Dieu veut la paix. La religion prescrit l’obéissance.

LE PEUPLE. – La paix suppose la justice ; l’obéissance veut la conviction d’un devoir ».

On voit qu’ici « le peuple » anticipe ce que Kant appellera l’autonomie de la loi morale. Obéir sous l’égide d’une obligation morale qu’on s’est donnée à soi-même diffère grandement de la soumission à une contrainte extérieure.

« LES PRETRES. – On n’est ici-bas que pour souffrir.

LE PEUPLE. – Montrez-nous l’exemple.

LES PRETRES. – Vivrez-vous sans dieux et sans rois ?

LE PEUPLE. – Nous voulons vivre sans oppresseurs.

LES PRETRES. – Il vous faut des médiateurs, des intermédiaires.

LE PEUPLE. – Médiateurs près de Dieu et des rois ! courtisans et prêtres, vos services sont trop dispendieux, nous traiterons désormais directement nos affaires » (Les ruines…, pp. 97-99).

Nous avons donné cet échange, parce qu’il situe bien l’homme et l’auteur. Il serait d’ailleurs intéressant de se demander comment ce digne descendant d’une famille de notables d’Anjou s’est mué en un révolutionnaire aux accents libertaires. Volney est né en 1757 à Craon, dans la Mayenne (une loge Volney du Grand Orient de France fut créée à Laval, au début du XXe siècle). A l’origine, il s’appelait Constantin-François Chasseboeuf. Son père, qui trouvait ce patronyme ridicule, y adjoignit pour son fils la particule « de Boisgirais ». Au collège d’Angers, ses condisciples le surnomment « Hermite », tant il préfère « le silence et l’étude aux jeux et aux amusements bruyants » (Jean Gaulmier, Volney, p. 18). Mais notre homme choisit de se faire appeler simplement Volney, en contractant la première syllabe du nom de Voltaire, et la dernière du château de Ferney. Volney se trouvait d’ailleurs à Paris en 1778 au moment de la venue de l’illustre philosophe, de son triomphe et de sa mort. Familier du baron d’Holbach et de Condorcet, Volney a croisé Diderot et fréquentera pendant un quart de siècle la maison de la veuve d’Helvétius, qui le considère comme un fils. La mort de madame Helvétius mettra un terme à sa vie en société.

Grand voyageur, de l’Orient à l’Amérique, historien et linguiste, Volney se rattache au groupe dit des « Idéologues », qui comporte notamment Destutt de Tracy et le médecin Cabanis. Se situant chronologiquement entre la philosophie des Lumières et les grands systèmes idéalistes allemands du XIXe siècle, ce groupe est méconnu aujourd’hui. Détestés aussi bien par Bonaparte que par les dignitaires de la Restauration, les « idéologues » défendent dans toutes les disciplines l’objectivité de l’esprit scientifique, contre la vieille et inutile métaphysique. L’influence dominante du spiritualisme de Victor Cousin au milieu du XIXe siècle fera rentrer les Idéologues dans l’oubli. Mais aussi, à l’autre extrémité, le matérialisme dit historique, qui les renverra dans l’arrière-cour de la pensée scientifique et progressiste.

On peut donner un exemple de l’ « idéologie » de Volney avec la définition qu’il propose de la morale comme science physique. « Par la loi de la sensibilité, l’homme tend aussi invinciblement à se rendre heureux, que le feu à monter, que la pierre à graviter, que l’eau à se niveler » (Les ruines, ou méditations sur les révolutions des empires, p. 83). Il s’agit d’une sorte de matérialisme naturaliste, dans lequel l’homme obéit à des lois physiques, tout comme l’univers qui l’entoure et dont il représente une partie constitutive.

Volney s’affirme déiste comme son maître Voltaire, tout en conservant un fond irréductiblement matérialiste, et sans doute athée. Dans ses Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne, l’un de ses derniers ouvrages, il s’attache à démonter la chronologie et à démystifier les récits fabuleux propagés par la Bible. Le 25 avril 1820, il meurt « très décidément incrédule », suivant le témoignage de son ami, l’abbé Grégoire (Gaulmier, p. 322) et refuse les derniers sacrements. Le paradoxe voudra que, le 30 octobre 1898, l’inauguration d’une statue de Volney à Craon soit l’occasion d’une diatribe obscurantiste, hostile au philosophe. Suivant le discours du sieur Morillon, maire conservateur de Craon, Volney aurait vulgarisé « les principes de la loi naturelle d’où découlait tout naturellement l’éducation sans Dieu qui tend maintenant à nous envahir et dont les progrès semblent avoir accru la précocité dans le crime. On ne sait que trop en France où conduit cette éducation : sur cent individus condamnés, 89 sortent des écoles sans Dieu » (Gaulmier, p. 327). Comment Volney aurait-il réagi à un tel discours, lui qui a sans cesse œuvré pour l’école laïque, universelle et émancipée ? Probablement avec une ironie glaçante, pleine de hauteur et de mépris.

Mais revenons aux débuts de notre philosophe et activiste. Volney se signale d’abord en 1788 par la rédaction d’une feuille éphémère, intitulée La sentinelle du peuple, et qui concerne les affaires de Bretagne. Prenons un seul exemple, avec le numéro du 25 décembre. Des chanoines ont produit un arrêté « protestant contre toute innovation et invitant tous les chapitres à les imiter », et par lequel « ils se déclarèrent fauteurs de la noblesse et ennemis du peuple ». Quoi d’étonnant ? « Est-ce que des hommes qui ont abjuré la terre ont une Patrie ? », demande Volney. « Est-ce que des individus qui ont brisé les plus doux nœuds du sang ont des concitoyens ? ». Si l’on dressait l’équivalent d’un système botanique pour les moines, on pourrait tous les ramener à un « caractère intérieur et essentiel », semblable à celui du gentilhomme, à savoir « un être chômant et consommant, en résultat très inutile ». On comprend que de tels êtres prennent toute innovation pour une menace de réforme. « Croyez-vous », demande encore Volney, « que si l’on prenait l’avis des souris et des rats qui profitent du désordre de la maison, pour ronger jambons et fromages, ils opinassent pour la réforme ? Et que sont les chanoines, s’il vous plaît, sinon les rats dans le fromage ? » (Œuvres, tome I, pp. 58-59). En 1788 toujours, il publie des Conditions nécessaires à la légalité des Etats généraux, dont la douzième stipule que « la liberté des opinions en matière de culte soit établie, et qu’il soit passé une loi qui ôte tout effet civil aux choses religieuses » (Œuvres, tome I, p. 89). Député du Tiers-Etat à la Constituante, Volney veille à ce que la Déclaration des droits de l’homme ne comporte aucune référence à la religion. De même, il milite pour que la confiscation des biens du clergé donne lieu à la répartition la plus complète et la plus équitable possible. La vingt et unième des Conditions nécessaires… considère que « tout bien ecclésiastique vacant rentre à la Nation, à laquelle il appartient de droit » et donc que « toutes les abbayes, prieurés, bénéfices sans charges d’âmes, seront détenus en séquestre pour servir d’allègement à l’impôt » (Œuvres, tome I, p. 90).

Après la Terreur à laquelle il échappe de justesse, Volney joue un certain rôle dans l’organisation et l’animation de l’instruction publique, au niveau surtout de l’Institut de France (dans la classe des sciences morales et politiques). Mais il contribue aussi à l’éphémère Ecole normale de Paris (janvier-mai 1795), créée par Lakanal vers la fin de la Convention, et destinée à la formation des futurs instituteurs (une première institution de cette sorte, aussi éphémère, avait vu le jour en 1794). L’Ecole normale parisienne fermera ses portes essentiellement à cause de défauts dans l’organisation. Mais dans cette courte période, que de noms prestigieux ! Durant ces quelques mois d’existence y professent Lagrange, Laplace, Monge, Daubenton, Berthollet, et Bernardin de saint Pierre pour la morale. Et c’est dans le cadre de cette Ecole que Volney donne des Leçons d’histoire, qu’on peut considérer comme une première conception matérialiste de l’histoire. C’est ce qu’il appelle une méthode « analytique ou philosophique ». Elle consiste dans « l’histoire biographique d’un peuple, et l’étude physiologique des lois d’accroissement et de décroissement de son corps social » (Œuvres, I, pp. 584-585).

Volney a conscience de l’originalité de sa démarche, puisqu’il ne trouve dans le passé aucun modèle similaire. A ses yeux, « la législation politique n’est autre chose que l’application des lois de la nature ». Par conséquent, « les lois factices et conventionnelles ne doivent être que l’expression des lois physiques et naturelles, et non l’expression d’une volonté capricieuse d’individu, de corps, ou de nation » (Œuvres, I, pp. 586-587). D’où cette idée essentielle : la ruine des sociétés provient d’un vice radical des législations, qui ignore ou contrecarre la loi naturelle de leur évolution (Œuvres, I, p. 589).

Qu’entend Volney par « loi naturelle » ? Il la définit dans l’ouvrage qui porte ce titre et qu’il publie en 1793, avec le sous-titre de « catéchisme du citoyen français ». La loi naturelle, c’est « la loi éternelle, immuable, nécessaire » - la réédition posthume du texte en 1821 dira : « l’ordre régulier et constant des faits ». Dieu régit l’univers grâce à cette loi que lui-même ou sa sagesse (dans le texte de 1821) présente « aux sens et à la raison des hommes pour leur servir de règle égale et commune, et les guider, sans distinction de pays ni de secte, vers la perfection et le bonheur » (Œuvres, tome I, p. 447). Disons tout de suite que c’est en référence à cette loi naturelle que Volney fonde sa conception de ce qu’on appellera laïcité. Comme celle-ci correspond à ce qu’est la nature humaine en général, elle ne dépend pas de circonstances aléatoires ou d’aléas historiques. Elle revêt une exigence aussi universelle qu’impérative. Mais une telle conviction repose avant tout sur une vision claire du devenir historique des sociétés.

Volney est surtout connu pour son ouvrage de 1791, Les ruines, ou méditations sur les révolutions des empires, qui anticipe les thèses de Condorcet, exposées deux ans plus tard dans l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. L’originalité de Volney consiste à partir d’une réflexion sur les causes de la chute des Etats, pour aboutir à des considérations sur la perfectibilité humaine. L’ouvrage commence donc par une méditation sur les ruines de Palmyre. Ce thème des ruines chez Volney comportera une postérité romantique (chez Chateaubriand, par exemple), et anticipe dans un tout autre esprit la fameuse « Prière sur l’Acropole » d’Ernest Renan. Mais Volney n’est hanté ni par la nostalgie ni par l’aspiration au divin. Il en représente même l’exact opposé.

Ce qui le préoccupe, c’est de savoir pourquoi les civilisations sont mortelles, et pourquoi l’abandon et la solitude succèdent à l’abondance et à la prospérité. Un jour, peut-on lire en filigrane, un voyageur pourrait se pencher avec perplexité sur les ruines du château de Versailles… La question, c’est de savoir « par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes » (Les ruines…, p. 20). Contemplant Palmyre, Volney le voyageur parvient à un premier constat. Autrefois c’était des infidèles et des idolâtres qui occupaient ces terres, et elles étaient riches et fertiles. Aujourd’hui ce sont des peuples croyants et saints, représentant les trois monothéismes, et ces terres ne sont plus que stérilité et désolation. Un soupçon lui vient alors : un voyageur ne s’assoira-t-il pas un jour avec mélancolie sur les ruines des bords de la Seine ou de la Tamise ? La réflexion de Volney est hantée par une pénible et douloureuse interrogation sur le devenir de sa propre histoire. Nul doute qu’en se reportant à un lointain passé, Volney évoque la situation de la France d’Ancien régime, avant l’irruption salvatrice de la Révolution.

Quoiqu’il en soit, au beau milieu de ses interrogations et de ses craintes surgit soudain au milieu des ruines la figure d’un fantôme ou d’un Génie, double éclairé du voyageur Volney et symbole de la Raison. Si l’homme faisait appel à sa raison, il découvrirait la vérité lumineuse cachée parmi ces ruines. Il attribue en vain ses maux à des agents obscurs ou imaginaires, et à des causes mystérieuses. Mais il ne sert à rien de se tourner vers le ciel ou une divinité pour l’accabler de reproches ou l’implorer. Certes, il existe des puissances supérieures à l’homme. Mais celles-ci sont seulement des lois naturelles, source commune des biens et des maux. Il importe donc à l’homme de connaître ces lois, de comprendre la nature des êtres qui l’environnent, et sa propre nature. Alors, il découvrira à la fois les moteurs de sa destinée, la cause de ses maux et leur remède (Les ruines…, pp. 26-27).

Par la voix de son Génie, Volney brosse le tableau de l’évolution historique de l’humanité. Ses éléments empruntent aux œuvres d’Helvétius et de d’Holbach, et évoquent les étapes décrites par Hobbes ou par Rousseau, mais Volney en bouleverse notablement l’ordre et le contenu. A l’origine, la puissance qui anime l’univers donne aux êtres des propriétés essentielles qui constituent pour eux autant de règles, sous une apparence de hasard. L’homme est d’abord doté de la faculté de sentir le plaisir et la douleur. Il est donc placé dans la nécessité d’aimer et de conserver sa vie. Trois lois naturelles commandent son comportement : l’amour de soi, le désir du bien-être et l’aversion de la douleur (Les ruines…, p. 28). Sous l’empire de ces trois lois, l’homme est jeté dans le monde. Ses sens l’instruisent de ses besoins, et ceux-ci le mènent à l’exercice de ses devoirs. Les impressions qu’il reçoit développent ses facultés et celles-ci font de l’homme sauvage l’homme créateur qui peut s’enorgueillir de ses inventions et de ses progrès. Tout dans le monde est son ouvrage.

Mais l’homme sent aussi sa faiblesse individuelle. Dans une étape historique décisive, son besoin de sûreté le pousse à s’associer aux autres, pour qu’ils assurent ensemble leur existence, accroissent leurs facultés et protègent leurs jouissances. On voit donc que l’amour de soi, loi naturelle essentielle, constitue le principe même de la société, en même temps que le moteur de tout art et de toute jouissance (Les ruines…, pp. 31-32).

Malheureusement cet amour de soi, si bénéfique et si souhaitable, comporte un envers ou une face sombre, dont l’irruption se manifeste dans un second temps de l’évolution historique. « Ce même amour de soi qui, modéré et prudent, était un principe de bonheur et de perfection, devenu aveugle et désordonné, se transforma en un poison corrupteur ; et la cupidité, fille et compagne de l’ignorance, s’est rendue la cause de tous les maux qui ont désolé la terre » (Les ruines…, p. 35). Alors les forts s’associent pour l’oppression des faibles, faisant naître le despotisme politique, accompagné du despotisme religieux par lequel les puissants font « descendre du ciel des pouvoirs menteurs, un joug sacrilège » (Les ruines…, p. 36).De leur côté, les opprimés résistent et s’établit ainsi « sur la terre une discorde générale et funeste » (Les ruines…, p. 34).

Mais une éclaircie apparaît dans le cours du processus historique, un véritable âge d’or originel, que la Révolution française a sans doute pour vocation de restaurer à l’époque de Volney, avec ses acteurs et ses moyens propres. En effet, à un nouveau stade de l’histoire de l’humanité, des sages se lèvent pour fonder un ordre légal et mettre un terme à l’état d’oppression et de conflit. Par des conventions et des lois, les rapports réciproques des hommes sont désormais réglés selon le droit et la sûreté de tous. Sous le régime de l’équité et de la justice, « la cupidité trouva son correctif dans l’amour éclairé de soi-même ». On retrouve donc toujours l’amour de soi comme principe directeur. L’art du gouvernement consiste à trouver le juste équilibre ou l’harmonie entre le droit au bien-être de chacun et la conservation de la chose publique (Les ruines…, pp. 38-39). Malheureusement, cet âge d’or ne dure guère. Car, à l’étape suivante de l’évolution des sociétés humaines, la cupidité et l’ignorance investissent les Etats et les gouvernements qui sont censés les combattre. Les lois sont dévoyées, les conventions sociales deviennent vicieuses, insuffisantes ou nulles. « Toutes ces causes ont jeté dans les sociétés le trouble et le désordre. Le vice des lois et l’injustice des gouvernants sont ainsi « devenus les mobiles des malheurs des peuples et de la subversion des Etats » (Les ruines…, p. 39).

Ainsi périssent les sociétés, les nations et les civilisations. Aux principes d’accroissement et d’élévation succèdent des tendances à la décadence et à la destruction. Tout va bien quand les lois de convention sont conformes aux lois de la nature, c’est-à-dire quand le gouvernement procure aux hommes l’usage respectivement libre de leurs facultés, la sûreté égale de leurs personnes et de leurs propriétés. Tout va mal, quand les lois sont vicieuses ou imparfaites, ou encore quand un gouvernement corrompu enfreint l’ordre légal. Alors l’art du gouvernement devient une science de l’oppression. Le désespoir et l’accablement dans lequel les peuples tombent expliquent l’emprise qu’exercent sur eux les croyances superstitieuses et les systèmes religieux. De tous les maux qui les assaillent les peuples reportent les causes « à des puissances supérieures et cachées ; et parce qu’ils avaient des tyrans sur la terre, ils en supposèrent dans les cieux ; et la superstition aggrava les malheurs des nations ».

Des doctrines funestes naquirent, des systèmes de religion atrabilaires et misanthropiques, qui peignirent des dieux méchants et envieux comme les despotes terrestres. Pour les apaiser, l’homme leur offrit le sacrifice de toutes ses jouissances, lui qui est naturellement fait pour le bien-être. Prenant ses plaisirs pour des crimes, ses souffrances pour des expiations, il voulut aimer la douleur et abjurer l’amour de soi-même, cette abjuration représentant un des pires crimes contre-nature qui soient. Dans une sorte de délire, l’homme persécute ses sens et déteste sa vie, son bien le plus précieux. A la fois anti-naturelle et antisociale (les deux aspects étant liés), cette anti-morale plonge les nations dans l’inertie de la mort.

Mais l’illusion religieuse comporte encore un autre aspect. Il découle cette fois du dévoiement d’un don de la nature prévoyante. Celle-ci a doué le cœur de l’homme d’une espérance à toute épreuve. Du fond de son malheur, et voyant le bonheur sur cette terre lui échapper, l’homme se réfugie dans l’image fantasmatique d’un autre monde. Dans cette autre patrie, dans cet asile loin des tyrans, il reprit ses droits. Cette satisfaction illusoire enfante un nouveau désordre anti-naturel. Epris d’un monde imaginaire, l’homme méprise celui de la nature, son véritable sol. Pour des espérances chimériques, il se détourne de la réalité. La vie terrestre, son véritable séjour, n’est plus qu’un voyage fatigant au sein d’un cauchemar pénible. Son corps, le bien le plus propre, devient une prison, le prétendu obstacle à sa félicité. Lieu d’exil ou prétexte à simple pèlerinage, la terre est abandonnée, et avec elle disparaissent les travaux des champs. Une immense oisiveté sacrée s’établit. Ainsi est donnée la clé qui permet de comprendre l’existence de ces étendues vides et désolées qui a tant frappé le voyageur à Palmyre.

Volney décrit à merveille le mécanisme par lequel « ce n’est point Dieu qui a fait l’homme à son image, c’est l’homme qui a figuré Dieu sur la sienne ; il lui a donné son esprit, l’a revêtu de ses penchants, lui a prêté ses jugements. Et lorsqu’en ce mélange, il s’est surpris contradictoire à ses propres principes, affectant une humilité hypocrite, il a taxé d’impuissance sa raison, et nommé mystères de Dieu les absurdités de son entendement ». Et bien sûr, des imposteurs se sont posés en confidents de Dieu (Les ruines…, pp. 64-65). Face à cette situation, une réaction s’impose. Volney s’exclame, dans l’esprit du dialogue que nous avons évoqué au début : « O peuples avilis ! connaissez vos droits ! Toute autorité vient de vous, toute puissance est la vôtre (…). Peuples ! sachez donc que ceux qui vous gouvernent sont vos chefs et non pas vos maîtres ». Ici l’auteur se fait l’écho de la huitième des Lettres écrites de la montagne de Rousseau (« un peuple libre (…) a des chefs et non pas des maîtres »). Volney conclut en affirmant que « nul des mortels n’a le droit d’opprimer son semblable » (Les ruines…, pp. 74-75). « La violence », dit-il encore, « est l’argument du mensonge, et imposer d’autorité une croyance est l’acte et l’indice d’un tyran » (p. 88).

Mais un obstacle considérable se dresse sur la voie de l’émancipation et du progrès, le système des « opinions religieuses opposées » qui prévaut chez les nations. Chacun s’attribue exclusivement la vérité, en voulant croire que l’autre est dans l’erreur. Le doute, le libre examen et le jugement personnel sont partout bannis (Les ruines…, pp. 90-91). Pour sortir de ce système, Volney voit dans l’universalisme le recours ultime, en convoquant fictivement sous forme d’utopie une assemblée générale des peuples. Dans une controverse solennelle, ceux-ci sont appelés devant nous à une recherche publique de la vérité, avec pour seul arbitre et juge « le sens naturel de toute l’espèce ».

C’est l’étonnement qui prévaut d’abord. On croyait avoir affaire à huit ou dix systèmes de croyances. Et ce sont des milliers de partis différents qui se présentent ! Sans que Volney le dise expressément, un tel regard conduit à relativiser le poids et la portée des trois religions monothéistes. En fait, elles sont noyées dans une infinité de systèmes divers et variés. Néanmoins, comment pourrait-on faire valoir dans le monde les principes d’égalité, de justice et d’unité, devant cette multiplicité de croyances religieuses différentes et opposées ? Première règle : « commencez donc par être indulgents sur vos dissentiments et sur vos discordances. Cherchons tous la vérité comme si nul ne la possédait ». Seconde règle : « que cela seul soit reconnu vrai, qui l’est pour le genre humain » (Les ruines…, p. 129). Il s’ensuit un tumulte généralisé, chaque groupe humain revendiquant pour lui les preuves les plus incroyables des croyances les plus invraisemblables, et en se déclarant prêts à mourir pour elles.

Au fond, ce que Volney souligne, c’est l’extraordinaire emprise de l’imagination sur l’esprit des hommes, et la facilité avec laquelle ils s’adonnent aux fantaisies et aux fables. La raison est seconde par rapport à l’attraction des fantasmagories. Mais alors, comment sortir du « labyrinthe inextricable des contradictions » dans lequel l’humanité s’est perdue ? (Les ruines…, p. 159).

Il faut remonter au « modèle physique », à la véritable et unique cause de ces idées si obscures, de divinité, d’âme ou d’être immatériel. Il apparaît alors que « l’idée de la divinité n’a point été une révélation miraculeuse d’êtres invisibles, mais une production naturelle de l’entendement » (Les ruines…, p. 166). On croirait déjà lire L’essence du christianisme de Feuerbach : en Dieu comme en toute réalité l’homme rencontre son propre entendement (trad. fr., 1968, pp. 155-158). Car « l’anthropologie est le mystère de la théologie » (p. 93). Si l’homme consent à redescendre du ciel et à dissiper les nuages métaphysiques qui obscurcissent sa propre essence, qu’en résultera-t-il ? La solution des contradictions religieuses apparaîtra dans un certain nombre de vérités, qui font l’objet du dernier chapitre des Ruines. Les hommes sont en désaccord et se querellent sur les objets qu’ils ne connaissent pas bien, et qui suscitent le doute, parce qu’ils échappent au témoignage et à l’examen des sens. Au lieu de l’évidence de la chose, ils font prévaloir leur opinion, en vue d’exercer une puissance. La lutte entre les croyances n’est qu’un conflit des vanités.

Au contraire, les hommes s’accordent sur les objets soumis à leurs sens. Car les êtres réels existent par eux-mêmes, et tous les hommes possèdent des organes semblables qui leur permettent de percevoir ces êtres de façon unanime. Il est vrai qu’en fonction de la mobilité de ses organes et de sa volonté propre, chacun possède la capacité soit de refléter correctement la réalité, soit de la défigurer ou de l’altérer. Quand l’homme déforme son rapport à la réalité des objets tels qu’ils sont, il engendre le dissentiment dont son propre esprit est la cause. Au contraire, quand il reflète correctement les objets qui lui sont soumis, il est en accord avec eux, mais aussi avec tous les hommes qui les perçoivent de la même manière. Donc, il faut veiller à ce que l’esprit humain peigne convenablement les modèles concrets qui se présentent à lui dans la réalité, en fonction du témoignage de ses sens et de l’examen auquel ils se livrent. Tout ce qui ne peut pas être soumis à cette procédure doit être considéré comme impossible à juger.

Alors, les ruines de Palmyre contemplées au début de l’ouvrage peuvent apparaître aussi comme symbolisant la destruction des systèmes métaphysiques archaïques et dépassés, qui ont aveuglé et terrorisé les hommes, mais dont le Génie de la Raison a triomphé. Jean Gaulmier voit dans le livre de Volney un anti-Bossuet. « Les Ruines », dit-il, « c’est un Discours sur l’histoire universelle laïc » (Volney, p. 123).

On ne saurait mieux dire. Car, affirme notre philosophe, « pour vivre en concorde et en paix (…), il faut tracer une ligne de démarcation entre les objets vérifiables et ceux qui ne peuvent être vérifiés, et séparer d’une barrière inviolable, le monde des êtres fantastiques du monde des réalités ; c’est-à-dire qu’il faut ôter tout effet civil aux opinions théologiques et religieuses » (Les ruines…, p. 244). Comme nous l’avons mentionné plus haut, Volney ne parvient pas au principe de laïcité par la voie sociale ou politique. Il lui trouve une justification anthropologique (relative à l’homme naturel) et gnoséologique (relative à la théorie de la connaissance humaine). Le principe de laïcité est bien inscrit dans la loi naturelle qui préside au développement de l’individu et des sociétés.

Cette « loi naturelle » trouve son application dans le développement des vertus sociales et permet de fonder une politique sur la base de principes physiques. Prenons l’exemple de l’égalité. Elle repose sur les attributs naturels des hommes. Tous ont des yeux, des mains, une bouche, etc., et s’en servent pour vivre, ce qui leur donne un droit égal à la vie. Mais, dira-t-on, ont-ils des capacités, des besoins et des passions égaux ? Non, évidemment. Alors, ne sont-ils pas inégaux ? Oui, répond Volney, « dans les développements de leurs moyens », mais pas « dans la nature et l’essence de ces moyens ».

Tout le monde est fait de la même étoffe, même si les dimensions de chaque vêtement diffère. « Notre langue n’a pas le mot propre pour désigner à la fois l’identité de la nature, et la diversité de forme et d’emploi ». Nous en sommes réduits à dire que les hommes sont égaux dans « l’ordre de nature », mais inégaux dans « l’ordre de société » (Œuvres, tome I, p. 488).

Un tel système exclut toute référence aux normes religieuses, voire même s’y oppose. La loi naturelle ordonne-t-elle le pardon des injures ? Oui, à la condition que ce pardon s’accorde avec la conservation de nous-mêmes. Mais faut-il tendre l’autre joue quand on reçoit un soufflet ? Sûrement pas, car « un tel précepte, pris à la lettre, encourage le méchant à l’oppression et à l’injustice », alors que la loi naturelle « punit tout acte tendant à l’oppression » (La loi naturelle, chapitre X, Œuvres, tome I, pp.491-492) .

Doit-on faire du bien aux hommes sans compte et sans mesure ? Non, car « il n’est qu’une seule mesure avec eux, c’est d’être juste ». La loi naturelle admet-elle l’espérance et la foi au nombre des vertus ? « Non : car ce sont des idées sans réalité : que s’il en résulte quelques effets, ils sont plutôt à l’avantage de ceux qui n’ont pas ces idées, que de ceux qui les ont ; en sorte que l’on peut appeler la foi et l’espérance les vertus des dupes au profit des fripons » (Œuvres, tome I, p. 492). Peut-on réparer le mal par des prières, des vœux, des offrandes à Dieu, des jeûnes, des mortifications ? « Non : car toutes ces choses sont étrangères à l’action que l’on veut réparer (…) elles ne sont qu’un contrat pervers, par lequel un homme vend à un autre un bien qui ne lui appartient pas : elles sont une véritable dépravation de la morale, en ce qu’elles enhardissent à consommer tous les crimes par l’espoir de les expier » (Œuvres, tome I, pp. 494-495). De même, l’humilité n’est pas une vertu, car « l’avilissement de soi encourage dans autrui l’orgueil et l’oppression » (Œuvres, tome I, p. 495).

Chez Volney, le rejet du sentiment religieux se manifeste en toute occasion. Lors de son voyage en Amérique, de 1795 à 1798, il déplore l’absence de ponts près de la résidence de Thomas Jefferson, chez qui il réside trois semaines. « Pas une petite planche, ni un tronc d’arbre pour servir de pont. Je songeais en murmurant que chez les Turcs, on en eût fondé par piété ». Alors, laisse-t-il échapper, « la piété, même turque, est parfois bonne à quelque chose ». Mais il se ravise tout de suite : « Il est vrai qu’ensuite elle vous empale : mieux vaut donc encore l’esprit marchand ! » (Gaulmier, p. 212). Il va même jusqu’à polémiquer avec le théologien John Priestley, sombre personnage et faux dévot, qui lui reproche son incrédulité.

De retour en France, Volney est pendant un temps très proche de Bonaparte. Mais en 1801, il s’oppose vivement au Premier Consul, quand celui-ci assure le retour de ce que Volney appelle le « mal sacerdotal », dans une lettre à Jefferson, et qui aboutit au Concordat (Gaulmier, pp. 252 et 256). Plus tard, notre philosophe espérera en vain que si Louis XVIII rétablit le trône, ce soit au moins sans l’autel. Bien sûr, il sera cruellement déçu.

Finalement, pour Volney, quelles sont les meilleures règles de vie ? « Toute sagesse, toute perfection, toute vertu, toute philosophie », répond Volney, « consistent dans la pratique de ces axiomes fondés sur notre propre organisation : conserve-toi ; instruis-toi ; modère-toi ; vis pour tes semblables, afin qu’ils vivent pour toi » (Œuvres, tome I, p. 499). Pour mieux l’illustrer, on pourrait revenir aux considérations de la Réponse au docteur Priestley, publiée par Volney à Philadelphie, le 2 mars 1797, et que nous évoquions à l’instant.

Sous l’aspect politique ou religieux, « l’esprit de doute se lie aux idées de liberté, de vérité, de génie, et l’esprit de certitude aux idées de tyrannie, d’abrutissement et d’ignorance ». Aussi n’y a-t-il dans le monde « que deux religions, celle du bon sens et de la bienfaisance, et celle de la malice et de l’hypocrisie » (Œuvres, II, pp. 16 et 18). Nul doute que ces choix et ce conflit soient encore les nôtres et que Volney nous montre le bon chemin.

[Alain Sager est philosophe, et membre de la Société Voltaire]

Bibliographie

- Rousseau, Lettres écrites de la montagne, in Œuvres complètes, tome III, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1964.
- Volney, Œuvres, tomes I et II, Paris, Fayard, 1989.
- Volney, Les ruines, ou méditation sur les révolutions des empires, Paris/Genève, Slatkine Reprints, coll. « Ressources », 1979.
- Jean Gaulmier, Un grand témoin de la Révolution et de l’Empire. Volney. Paris, Hachette, 1959.
- Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, trad.fr., Paris, François Maspéro, 1968.



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