Des monuments aux morts pacifiques en Vendée

vendredi 5 décembre 2008
par  Lp 85
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Avec le 11 novembre, et plus spécialement cette année 2008 avec le 90ème anniversaire, reviennent les commémorations de l’armistice de 1918 et de la Grande Guerre, qui se tiennent aux monuments aux morts. Au moment où la Libre Pensée renforce sa campagne pour la réhabilitation de tous les fusillés pour l’exemple avec le rassemblement pacifiste de Gentioux où le monument hautement symbolique représente un enfant poing fermé devant l’inscription « Maudite soit la guerre », qu’en est-il des monuments aux morts de Vendée ?

Loin de faire l’unanimité autour de l’exaltation de la guerre, de la victoire et de l’héroïsme des soldats -en Vendée plus de 22 000 poilus tués, soit 5% de la population d’avant guerre-, il y a une très grande diversité dans le choix des quelques 300 communes concernées. J’ai privilégié ici l’analyse de quelques uns des monuments à caractère pacifique souvent considérés comme atypiques. Pacifiques dans la mesure où, par exemple, ils mettent en scène des femmes, mères ou compagnes des soldats morts, éplorées, incarnant la douleur, le deuil, a contrario des glorifications exaltées de poilus triomphants, de victoires armées ou d’allégories patriotiques. Pacifiques donc mais non pacifistes, dans le sens où il n’y a pas de revendications affichées ou de dénonciation de la guerre et de ses horreurs. Parmi ces monuments, on fera une place particulière à l’œuvre des sculpteurs Jan et Joël Martel (1896-1966) tant du point de vue de la forme que du fond, notamment dans trois des cinq monuments aux morts qu’ils réalisèrent en Vendée , ceux de La Roche-sur-Yon, d’Olonne-sur-Mer et de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, datant tous trois de 1922.

Du point de vue de la forme, les frères Martel qui se situent déjà dans l’avant-garde et s’inspireront du cubisme, repoussent l’interprétation traditionnelle et académique au profit de formes modernes, très stylisées, tout en préservant l’inspiration régionale à laquelle ils restent attachés, y compris par les liens familiaux qui les lient à la Vendée. C’est le cas du monument d’Olonne.

JPEG - 12.8 ko Monument aux morts d’Olonne-sur-Mer

Une vieille femme aux traits marqués, debout, de stature impressionnante, en coiffe et aux yeux clos, se tient saisie dans une attitude de recueillement. Sculpture en ronde-bosse, imposante ; volumes épurés. A ses pieds, deux bas-reliefs portent les effigies de poilus. L’inscription, volontairement sobre, indique un « Hommage à nos morts. 148 Olonnais sont tombés pendant la guerre ». Le monument aux morts de Saint-Gilles représente une femme, également en costume traditionnel mais jeune et agenouillée, bras pendant le long du corps ; attitude éplorée, tête inclinée tristement face à la dalle de pierre où sont gravés les noms des disparus. Une composition architecturale, car les frères Martel sont ici associés, comme à Olonne, à l’architecte Jean Burkhalter. L’œuvre est considérée comme l’une des plus réussies parmi les nombreux monuments aux morts qu’ils ont réalisés durant ces années 1920, au moins une douzaine dans toute la France. Au dos du monument, quatre visages de marins et soldats sont sculptés dans la pierre.

JPEG - 22.1 ko Monument aux morts de Saint-Gilles-Croix-de-Vie

Le monument yonnais, issu d’une importante souscription publique et de larges subventions -Ville, Etat- est soigneusement intégré dans l’espace urbain. Ce vaste fronton en pierre de Lorraine présente une composition organisée autour d’un bas-relief en méplat : une France ailée protégeant huit soldats en mouvement. La liste des morts (561) est gravée sous le bas-relief.

Bien plus encore que la forme, c’est sur le fond, le sens, la signification pacifique qu’ils donnent à leurs monuments que les frères Martel se distinguent ; interprétation confirmée par la correspondance de Jan, mobilisé en 1915, et renforcée par les discours d’inauguration des monuments prononcés en 1922 par le Docteur Marcel Baudoin. A Olonne (discours du 23 juillet 1922), « ils se sont refusés à glorifier la guerre passée, eux, anciens poilus, par l’image de la bataille, par un soldat en armes ! Comme ils souhaitaient un monument bien personnel, et tout à fait local, c’est alors que je leur ai suggéré, pour tout ce qu’ils pourraient tenter en Vendée, l’idée d’une scène de Paix, avec l’emploi du costume actuel du pays ». Le maire de l’époque, Valère Mathé, présente ainsi le sujet : « une Olonnaise, veuve de guerre ou mère ayant perdu un fils sur les champs de bataille ; en costume de deuil du pays : coiffe ancienne, jupe et châle noirs, dans l’attitude du recueillement ».

Le monument de Saint-Gilles fait également l’objet d’un discours du Dr. Baudoin : « le geste symbolique nécessaire…[…]…qui ne glorifie pas la guerre par l’image d’un soldat en armes, la victoire par une statue de l’époque grecque ou de la Renaissance…[…]…Vu le but poursuivi, il fallait une statue dépourvue de toute prétention , qui fut l’expression réelle du sentiment que la guerre a laissé dans l’âme populaire…quelle forme pouvait mieux exprimer cette pensée que cette « Girasse » , que cette femme du peuple agenouillée ? C’est la mère, la sœur, l’épouse des combattants, poilus et marins nés sur les bords de l’Atlantique. Cette femme n’est pas quelconque- ce n’est pas une allégorie- c’est une femme réelle, une femme de chez vous, une femme qui a vécu la guerre, ici même ! ».

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Monument aux morts de La Roche-sur-Yon

Quant à celui de La Roche-sur-Yon dont l’origine remonte à 1920, il est inauguré le 22 octobre 1922. Un vote a rejeté la proposition de l’archiprêtre de faire placer un emblème religieux sur le monument, respectant ainsi la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat. Les Martel sont très soucieux de voir respecter la « mise en scène et en espace » du monument, la banalité voulue de l’inscription « A la mémoire de ceux qui sont tombés » et le sens profond de leur œuvre. Les soldats en mouvement ne sont pas armés de fusils mais tels des paysans, ils avancent avec des pelles et des pioches sur leurs épaules.

Certes, ces monuments sont peu nombreux. On ne peut les considérer comme représentatifs de l’opinion de l’époque et ils sont plus emprunts d’une sorte de résignation silencieuse que d’une dénonciation vigoureuse face à la guerre. Néanmoins, les étudier, les faire connaître, c’est une invitation à les regarder autrement et pourquoi pas à s’y rassembler dans un esprit pacifiste et pas seulement pacifique.

Florence Regourd


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