La Raison 91, Numéro 71 : Les fusillés pour l’exemple Par Serge Bianchi

dimanche 27 janvier 2019
par  lpEssonne
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La « Grande Guerre 1914-1918 » a été particulièrement meurtrière. Près de 1,4 millions de soldats français sont tombés au front, « morts pour la France ». Leurs noms sont gravés sur les monuments aux morts érigés après le conflit dans plus de 35 000 communes. Il manque toutefois les noms d’une catégorie particulière : les « fusillés pour l’exemple ». Depuis près d’un siècle, ce dossier, sans cesse rouvert, évolue dans l’opinion publique, entre les démarches pour la réhabilitation de la mémoire de ces soldats et les réticences des gouvernements successifs. On peut aborder les données historiques de la question ; puis, évoquer les combats pour la réhabilitation ; enfin, préciser les enjeux contemporains de ces combats, entre histoire et mémoire.

Une tragédie nationale Depuis les années 1990, la question de la réhabilitation collective des fusillés pour l’exemple est posée, par des historiens, des associations mémorielles, particulièrement d’Anciens Combattants, ainsi que par les gouvernements.

Le cadre juridique

Pendant les cinq années du conflit, des conseils de guerre, formés seulement de trois juges militaires, ont condamné à mort des soldats, à la suite d’un réquisitoire, et en application d’un décret de 1909. Celui-ci s’appuyait sur le code militaire pour prononcer un tel verdict dans les cas suivants :

Abandon de poste en présence de l’ennemi Refus caractérisé d’obéissance Voies de fait à l’encontre d’un supérieur Incitation à une révolte collective au sein d’une unité.

Tous ces jugements ont les apparences de la légalité. Il s’avère toutefois que souvent : « l’instruction est bâclée ; il n’y a pas de garantie d’appel ; et cela ressemble à une exécution sommaire ».

Combien de fusillés ?

Plusieurs historiens ont précisé l’importance du dossier : parmi eux, Jean-Yves Le Naour (2000) ; Nicolas Offenstadt (2002) ; le général Bach (2013), à partir des archives du ministère de la Guerre ; Pierre Roy ;

D’après les dossiers militaires, on compte :

En 1914, pendant moins de six mois, 206 exécutions, soit 35 par mois 1915, le début des tranchées, 296, 25 par mois 1916, l’année de Verdun et de la Somme, 136 ; en avril, une loi, suite aux excès, abroge le décret sur la peine de mort, on compte une douzaine de fusillés par mois 1917, l’année des mutineries est paradoxale, peut-être avec le retentissement des procès militaires, malgré les décimations : 89, soit 8 par mois Enfin, 1918, l’année du sursaut national, 22, soit 2 par mois.

Il s’agit bien de chiffres officiels pour la France, qui aboutissent près de 750, révisés à 639 cas établis, dont des Maghrébins (22), des « Sénégalais ».

Un phénomène mondial

Tous les pays en guerre ont connu le même phénomène, selon des législations différentes, des échos décalés. On ne connaît pas les chiffres pour la Russie, particulièrement pour la débâcle de 1917, mais ils doivent être impressionnants. La Grande-Bretagne parle de 306 fusillés pour l’exemple ; les États-Unis de 35, pour la seule année 1918 ; l’Allemagne de 48, mais le chiffre est certainement sous-estimé, avec les mutineries dans la marine de 1917. La Bulgarie, engagée du côté de l’Allemagne, compterait 600 fusillés pour l’exemple, mais en un an ; l’Italie 750 entre 1915 et 1918 (essentiellement autour de Caporetto). Les chiffres ne sont pas connus pour l’Autriche, qui connaît des refus et des désertions de certaines nationalités (Polonais). L’Australie, par exemple, n’aurait pas connu le phénomène.

Au total, on peut retenir un chiffre de l’ordre de 639 fusillés pour l’exemple, même si le secrétaire d’État, M. Arif, parle de 918 cas, en comptant des droits communs, et si d’autres sources font état d’exécutions sommaires pendant les combats, de sacrifices par l’état-major de soldats mutilés volontairement et envoyés comme cibles. Les 639 fusillés pour l’exemple, dont les noms sont connus, et les procès répertoriés, font l’objet d’une bataille juridique de longue haleine, débutée dès les lendemains du conflit.

Luttes pour les réhabilitations

Depuis 1918, des actions ont été menées pour réhabiliter les fusillés pour l’exemple. Elles ont été conduites par les familles, les associations de mémoire, la presse, des organisations sensibilisées.

Dès 1918, le gouvernement réhabilite, au lendemain de la guerre, deux des exécutés de septembre 1914. En 1923, après la décision de nommer une cour d’appel pour réviser les procès, le soldat BERSOT, qui avait refusé de porter un pantalon garance déchiré et maculé, condamné pour refus d’obéissance, est réhabilité. C’est le sujet du film d’Yves Boisset, Le pantalon. En 1928, un tribunal, réuni sur la proposition de l’ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants et Victimes de Guerre) revoit les cas de sept fusillés de Vingtré, dans le secteur de Verdun, dont le lieutenant HARDUIN, échappé des lignes allemandes et exécuté pour abandon de poste. En 1933-35, une cour d’appel juge 61 dossiers et prononce 18 réhabilitations. Au total, à ce jour, 53 réhabilitations ont été prononcée soit une sur 12 cas. Mais la question globale n’a toujours pas trouvé de solution, en 2017.

La sensibilisation

En 1968, les archives peuvent être consultées, après le délai légal de 50 ans. De nombreux ouvrages et témoignages portent désormais sur ces fusillés pour l’exemple. Des romans de guerre, comme Les Croix de bois de Roland Dorgelès ont décrits de telles scènes, dès 1919. Des carnets de guerre comme ceux de Louis Barthas, font de même. Des films mettent en scène les exécutions, comme Le Pantalon, mais aussi Les sentiers de la gloire (Paths of Glory) de Stanley Kubrick en 1957, sur le front britannique, avec Kirk Douglas, interdit d’écran pendant de longues années ; Pour l’exemple de Joseph Losey, censuré, pour le front britannique ; Les hommes contre de Francesco Rossi pour le front italien. Des correspondances de « poilus », et des romans contemporains ont accentué la sensibilisation à la question. Particulièrement poignants, Un long dimanche de fiançailles (Sébastien Japrisot, 1991, film de Jean-Pierre Jeunet, 2003) et Au revoir, là-haut, prix Goncourt 2013 (Pierre Lemaître, film d’Albert Dupontel en 2017) renforcent la prise de conscience dans l’opinion publique.

Des actions multiples

En 1980, des associations se mobilisent (la Libre Pensée, l’ARAC) pour se recueillir le 11 novembre devant le monument antimilitariste de Gentioux dans la Creuse : un enfant y crie sa colère au-dessus de l’inscription : « Guerre à la guerre ». L’action devient collective à partir de 1984, à travers une campagne nationale pour la réhabilitation de tous les fusillés pour l’exemple. Le 5 novembre 1998, Lionel Jospin, alors premier ministre, propose une « réintégration dans la mémoire collective » des fusillés pour l’exemple, à Craonne, lieu symbolique de la chanson des « sacrifiés » : « C’est à Craonne, sur le plateau / Qu’on doit laisser sa peau /Car nous sommes tous condamnés / Nous sommes les sacrifiés ». On peut alors se fonder sur l’exemple de la Grande-Bretagne où l’objection de conscience est possible, et dont le gouvernement a autorisé l’édification d’un « mémorial des fusillés à l’aube » dans le Staffordshire (Shot at dawn Memorial). Une loi sur le pardon et la réhabilitation devient l’enjeu de la bataille menée depuis par l’ARAC (depuis 1918), la Ligue des droits de l’homme, qui s’était divisée pendant le conflit sur la stratégie face à la guerre, La Libre Pensée... Des déclarations d’intentions ont été prononcées, par le président Sarkozy en 2008, par le président Hollande, en 2013, mais à titre personnel. En 2006, 31 conseils départementaux, 6 régions et plus de 2000 communes ont signé un texte pour la réhabilitation de tous les fusillés pour l’exemple. Le mouvement s’amplifie, même si, le premier juillet 2016, pour la commémoration de la bataille de la Somme, le secrétaire d’État a refusé la chanson de Craonne et les manifestations pour la réhabilitation. En 2016, les manifestations se sont multipliées, de la part de la Libre Pensée, de la Ligue des droits de l’Homme, de l’Arac, devant des centaines de monuments. À Méréville, le rassemblement devant le monument pacifiste témoigne de l’actualité et du renforcement de la mobilisation.

Les propositions actuelles

Antoine Prost, historien chargé de la mission du centenaire, fait état de quatre possibilités pour « la mémoire des fusillés de 1914-1918 » :

Soit conserver le statu quo Soit réétudier cas par cas les dossiers Soit réhabiliter tous les fusillés pour l’exemple et les inscrire comme « morts pour la France » sur les monuments Soit enfin ériger un monument national avec les 639 noms « à la gloire des fusillés ».

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi une décision au plus haut niveau n’intervient pas...

Des situations complexes

En fait, les exécutions recouvrent des situations très complexes. L’entrée en guerre a provoqué un phénomène « d’union sacrée » qui a masqué des ruptures profondes dans la nation, entre des ouvriers, syndicalistes, antimilitaristes, des socialistes internationalistes d’une part, et l’état-major, qui a réprimé les grèves des années 1905-1910 de l’autre. Entre 1914 et 1917, la justice militaire n’a pas connu de frein et de contrôle de la part du pouvoir civil. D’autre part, la question des différences entre les cas jugés (droits communs, « désertions », insubordination) est avancée pour refuser une réhabilitation globale. Il est difficile de faire la lumière sur les exécutions au moment des défaites. Les documents peuvent être entachés de vices de forme ou d’irrégularité. Surtout, la France connaît, depuis l’affaire Dreyfus notamment, un problème par rapport au pouvoir militaire : il est difficile de désavouer des gradés, de reconnaître des dysfonctionnements de la justice militaire, même si 75 % des Français se déclarent favorables à une réhabilitation générale des fusillés pour l’exemple, dont 87 % des sympathisants socialistes, en 2017 !

Un problème éthique continue à se poser pour la nation. Réhabiliter 639 fusillés pour l’exemple ne doit pas, pour certains, porter ombrage aux 1, 4 millions de « morts pour la France ». Il ne doit pas jeter le discrédit sur les cours militaires, qui ont « libéré », au moment des fusillés pour l’exemple, de nombreux soldats accusés à tort par leurs supérieurs. Les relations entre les gradés (dont les intellectuels) et les « poilus » ne peuvent donc pas être jugées à travers les seuls cas des fusillés pour l’exemple, mais à travers des millions de témoignages, autrement nuancés.

Aujourd’hui, des associations comme La Libre Pensée se battent pour une réhabilitation de tous les fusillés pour l’exemple, pour l’inscription sur un monument, qui serait inauguré dans le département de l’Oise, de leurs noms et de la formule : « Maudite soit la guerre ». Le combat continue, il sera poursuivi avec détermination. Mais après plus d’un siècle de controverses, une issue positive globale paraît très incertaine, au niveau du gouvernement plus qu’à celui de l’opinion publique.

Serge Bianchi (novembre 2017)


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