Rassemblemnt laïque à Abbeville le 30 juin 2018

Défense de la loi de 1905
lundi 2 juillet 2018
par  lpOise
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Cette année 2018 le rassemblement La Barre à Abbeville, a pris une signification nouvelle dans l’actualité. En effet au moment où un président de la République veut retisser un lien avec les églises, il était important de montrer comment le martyre du chevalier La Barre n’était pas seulement l’expression du fanatisme religieux. Le discours de la Libre pensée nationale a mis en relief que l’affaire La Barre résulte d’une volonté commune de l’Église et de l’État — la monarchie absolue de droit divin— de se protéger réciproquement. Nombreuses délégations de libres penseurs de Picardie de Normandie d’Ile de France voire de plus loin. Ntre délégation de l’Oise a noté avec plaisir les nombreux jeunes venus avec la fédération de la Somme de la Libre pensée. Les contacts sont pris désormais pour faire de cette manifestation un rassemblement de plusieurs forces laïques et non une commémoration repliée sur elle même.

Le discours de Nicole Aurigny

vice-présidente nationale de la Libre Pensée

Citoyennes, citoyens, chers amis, chers camarades,

Je vous apporte le salut fraternel de la fédération nationale de la Libre Pensée.

Le 6 août 1765, à Abbeville, double découverte : le crucifix qui se trouve sur le pont a été entaillé à plusieurs reprises, et celui du cimetière a été barbouillé d’excréments. Une enquête est aussitôt diligentée, mais elle n’aboutit pas.

En revanche, elle permet de recueillir des dénonciations contre plusieurs jeunes gens de la bonne société, qui chantent des chansons licencieuses mettant en scène la Vierge Marie et Marie-Madeleine, et qui auraient, le jour de la Fête-Dieu, traversé la procession sans s’agenouiller, sans se découvrir.

De façon inaccoutumée, on ouvre une seconde plainte, jointe à la première, pour « blasphèmes et impiétés ». Cinq jeunes gens de 16 à 22 ans sont arrêtés, dont le Chevalier de La Barre. Ils ne sont pas tous jugés en même temps. Le premier, le Chevalier de La Barre, condamné à mort en février 1766, fait appel, tandis que l’un de ses compagnons, qui a réussi à s’enfuir, subit le supplice en effigie.

En juin 1766, l’arrêt de la Cour du parlement, à Paris, confirme la sentence d’Abbeville : le Chevalier de la Barre est condamné à « faire amende honorable, avoir la langue coupée, la tête tranchée, et son corps ensuite jeté avec la tête dans un bûcher pour y être brûlés. » La seule différence avec la sentence d’Abbeville : le Chevalier ne sera pas brûlé vif.

Le 1er juillet 1766, dès 5h du matin, le Chevalier de la Barre est soumis à un dernier interrogatoire ; il subit la question ordinaire et extraordinaire (cf. le monument), avant d’être conduit sur la place d’Abbeville, au supplice auquel il a été condamné.

Pourquoi une telle violence ? pour des « amusements », des « enfantillages » comme le disent ceux qui défendent le Chevalier ?

Le contexte politique des années 1760 en France peut nous aider à comprendre.

C’est l’époque où le Parlement, assemblée qui défend les intérêts de la noblesse et la religion, fait la guerre à l’Encyclopédie et aux livres de philosophie. Les deux premiers livres de l’Encyclopédie de Diderot ont été condamnés, en1752, brûlés en 1759 ; la publication se poursuit, mais clandestinement et les encyclopédistes sont considérés comme une « secte dangereuse ».

Pourquoi ? Pour le Parlement, en prônant l’irréligion, l’Encyclopédie sape les fondements de la monarchie. Il s’agit pour le Parlement de défendre la monarchie de droit divin. Attaquer la religion, c’est attaquer la royauté.

Dès sa parution en 1764, la répression s’abat sur le Dictionnaire philosophique portatif écrit par Voltaire, et publié en petit format comme son nom l’indique, pour en faciliter la diffusion. Ce dictionnaire est lacéré et brûlé à Genève, brûlé en Hollande, à Berne ; en 1765, il est mis à l’Index par l’Eglise et condamné par le Parlement. Or, dans la perquisition faite le 4 octobre dans le logement du Chevalier de la Barre, on a trouvé le Dictionnaire philosophique. Pire : plusieurs témoins affirment que le Chevalier, qui ne s’est pas agenouillé au passage de la procession, fait une génuflexion chaque fois qu’il passe devant sa bibliothèque où se trouve le Dictionnaire philosophique.

Cela suffit à aggraver considérablement son cas. Il s’agit, à travers le Chevalier, de condamner et réprimer les idées nouvelles, la philosophie. Voici les déclarations de l’avocat général « Il s’est élevé au milieu de nous une secte impie et audacieuse ; elle a décoré sa fausse sagesse du nom de philosophie ; sous ce titre imposant, elle a prétendu posséder toutes les connaissances. Ses partisans se sont élevés en précepteurs du genre humain. Liberté de penser, voilà leur cri, et ce cri s’est fait entendre d’une extrémité du monde à l’autre. D’une main, ils ont tenté d’ébranler le trône, de l’autre ils ont voulu renverser les autels. »

Avec de telles prises de position, on comprend mieux la dernière phrase de la sentence qui frappe le Chevalier : « Le Dictionnaire philosophique portatif sera jeté par l’exécuteur de La Barre dans le même bûcher où serait jeté le corps et en même temps. » En effet, quand la dépouille du Chevalier de La Barre est placée sur le bûcher, le Dictionnaire philosophique est attaché à son corps.

Au mois de juin 1766, Voltaire pense, d’après certains bruits (– un procès sous l’Ancien régime est secret – ) que la condamnation n’est pas prononcée. Mais il comprend qu’il est visé et il s’inquiète pour la sécurité des philosophes. Il demande à Frédéric II de l’accueillir et il supplie Diderot, Damilaville et d’Alembert de venir avec lui. Quand il apprend que l’exécution a eu lieu, il mobilise ses amis et il engage le combat. Il dénonce l’arbitraire du jugement car l’accusation repose sur des témoignages peu fiables et sur la torture. Il démontre qu’il s’agit tout au plus d’un délit d’opinion. De l’accusateur, il fait un accusé, et de l’accusé il fait une victime de l’intolérance et du fanatisme. Un autre défenseur de La Barre, Linguet, publie un Mémoire : il montre que le juge d’Abbeville règle dans cette affaire des comptes personnels. Il développe une idée nouvelle : pour lui, un crucifix ou tout autre objet religieux, n’a pas sa place dans l’espace public ; il doit être placé dans l’église afin de laisser à chacun la liberté de le vénérer ou non. On voit l’audace de cette proposition : le royaume ne comprendrait donc pas que des chrétiens. On ne s’étonnera pas que le Parlement demande que ce Mémoire soit brûlé.

La bataille menée par Voltaire et Linguet permet aux autres accusés d’être mis hors de cause lors d’un nouveau jugement avec de nouveaux juges.

Combattre la liberté de penser, comme l’a fait l’avocat général, c’est le fondement même de la position du Vatican. Quelques années plus tard, en 1791, le Pape condamne la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dans les termes suivants : « l’effet nécessaire de la constitution décrétée par l’Assemblée est d’anéantir la Religion catholique, et avec elle l’obéissance due aux rois. C’est dans cette vue qu’on établit, comme un droit de l’homme en société, cette liberté absolue, qui non seulement assure le droit de n’être point inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de penser, de dire, d’écrire et même de faire imprimer impunément en matière de religion tout ce que peut suggérer l’imagination la plus déréglée : droit monstrueux. »

C’est à la Convention qu’il revient d’avoir réhabilité le Chevalier de La Barre : « Au moment où le fanatisme est anéanti, où la majorité des citoyens est éclairée par le flambeau de la philosophie, vous devez vous empresser de venger les victimes de la superstition. En 1768, un évêque fanatique fit périr sur l’échafaud l’infortuné La Barre pour avoir voulu devancer cette brillante époque de la raison. La Mémoire de La Barre et d’Etallonde, victimes de la superstition et de l’ignorance, est réhabilitée. »

Première leçon : obtenir la liberté de penser exigeait au 18è la fin de la monarchie de droit divin, la séparation du trône et de l’autel. Aujourd’hui aussi, elle exige la séparation des Eglises et de l’Etat, la défense de la loi de 1905.

Deuxième leçon : pour respecter la liberté de conscience, il faut que l’espace public soit libre de tout objet religieux. Là aussi, c’est une anticipation de la loi de 1905.

Ces deux points nous ramènent au présent : commémorer le Chevalier de La Barre est particulièrement actuel.

Le 9 avril 2018, aux Bernardins, le président de la République a déclaré qu’il voulait « réparer le lien abimé » entre l’église catholique et l’Etat. C’est une déclaration de guerre contre la laïcité, contre la loi de 1905 qui la garantit, et qui établit que le lien est rompu entre les églises et l’Etat. Ce mauvais coup est en préparation : « Les mois à venir seront décisifs » a ajouté le président.

Voyons la situation : en application de la loi Debré, le budget 2019 de la République va offrir 12 milliards environ à l’école confessionnelle, concurrente de l’Ecole de la République. Et les attaques se multiplient contre l’école : le ministre Blanquer ne craint de prôner l’enseignement des religions à l’école ; il est prêt à ouvrir l’élaboration des programmes aux représentants des cultes ; il supprime des heures de cours, s’attaque au bac, organise la sélection à l’entrée de l’université ; il accroît l’embrigadement et le conditionnement idéologique des élèves en instaurant une « semaine consacrée à la défense » et un « stage dans une association caritative » pour les collégiens et les élèves de seconde.

Mais contrôler la conscience des élèves ne suffit pas. Il faut contrôler la conscience des salariés. « L’entreprise est une communauté de destins entre dirigeants et salariés, actionnaires et parties prenantes, fournisseurs et clients » dit le président de la République. Remplacer la république par une série de communautés, c’est ce que Pétain prônait avec la « communauté de travail » où « le bien commun » devait « s’élever au-dessus des intérêts particuliers ». C’est la doctrine sociale de l’Eglise.

Depuis un an, le président de la république a participé ès qualités, au dîner de rupture du jeûne du Ramadan, au 500 è anniversaire de la Réforme, au dîner du Conseil représentatif des Institutions Juives de France, à la Conférence des Evêques catholiques avant de se rendre au Vatican pour recevoir le titre de Chanoine de St Jean de Latran. Que cherche-t-il sinon un retour en arrière. Ne veut-il pas établir des concordats, abolir la séparation entre la sphère publique et la sphère privée. Le lien serait réparé, au détriment des libertés et en premier lieu de la liberté de conscience, au profit d’une société considérée comme un corps unique, régi par les mêmes principes.

Aujourd’hui, ce rassemblement pour honorer le Chevalier de La Barre est un premier pas de la mobilisation que nous allons organiser pour la défense de la laïcité, dans la plus large unité.

La Libre Pensée est pour l’union la plus large quand la laïcité est menacée. C’est pourquoi, nous avons lancé avec d’autres l’Appel des laïques en décembre 2016. Cet appel a recueilli les signatures de plus de 10 000 militants et responsables des associations laïques, syndicats, mutuelles. Un tel front commun ne s’était pas vu depuis fort longtemps.

Cela veut dire que les temps changent et que chaque militant de la laïcité le comprend, il faut se rassembler pour faire échouer les remises en cause de la Loi de 1905, ce qui ne manquera pas d’arriver prochainement.

Mais pour cela, il faut bannir toute forme de sectarisme et de donneurs de leçons. Ni dieu, ni maître, ni gourou. Ce rassemblement est le premier que nous faisons contre le sectarisme et le dogmatisme. La Libre Pensée a pris contact avec la Ligue des Droits de l’Homme, avec la Ligue de l’enseignement et bien d’autres encore. Nous allons nous rencontrer bientôt pour envisager que le prochain rassemblement de l’année prochaine devant le Monument en hommage au Chevalier de la Barre soit véritablement unitaire, avec ceux qui veulent l’union bien sûr, et pas avec les diviseurs.

Ce ne sont pas les causes laïques à défendre qui manquent, c’est la volonté d’union qui fait parfois défaut

Sur la base de l’Appel des laïques qui a rassemblé, dans sa diversité, le mouvement laïque, rassemblons-nous, organisons-nous.

Tenons-nous prêts

NE TOUCHEZ PAS A LA LOI DE 1905

LA LOI DEBRE DOIT ETRE ABROGEE !

Plus que jamais :

A BAS LA CALOTTE !

VIVE LA SOCIALE !

Après ce discours les participants se sont rendus en cortège sur la place centrale d’Abbeville pour déposer une deuxième gerbe au "pavé" La Barre ; lieu exact de son exécution. Le président de l’IRELP, Jean-Marc Schiappa y a fait une intervention abordant notamment les agissements de Macron avec les églises, qui sont les prémices de la nouvelle offensive contre la loi de 1905.



Portfolio

Devant le monument

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