L’islam : danger pour la laïcité ou prétexte d’affrontements communautaires futurs ?

samedi 3 décembre 2016
par  lpOise
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Une conférence de Dominique Goussot, de la FNLP

SOMMAIRE

INTRODUCTION

A- Un énoncé qui prête à confusion

B- Un énoncé imposé par la situation

C- Un énoncé dont il faut mettre au jour les pièges

I.- L’ISLAM : UN UNIVERS A L’HISTOIRE COMPLEXE

A- Le train manqué de la modernité en dépit des Lumières arabes

B- Le monde musulman face à la colonisation

C- Le réveil du monde arabe depuis deux siècles

II.- L’INSTRUMENTALISATION DE L’ISLAM : TERREAU DU TERRORISME

A- Une tradition d’instrumentalisation de la part des impérialismes

B- De la guerre confessionnelle au sein de l’islam

C- Le Golem du terrorisme

III.- LA LAÏCITE DEVOYEE ET LA LAÏCITE DEFENDUE

A- La tentation concordataire en France

B- Vers les affrontements communautaires au nom de la laïcité

C- La Libre Pensée en défense de la laïcité

CONCLUSION

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L’islam : danger pour la laïcité ou prétexte d’affrontements communautaires futurs ?

INTRODUCTION

Il m’incombe de présenter les analyses de la Fédération nationale de la Libre Pensée sur le thème des rapports noués entre l’islam et la laïcité, question que notre association a traitée lors d’un colloque international organisé par ses soins, à Paris, au printemps 2016. A mes yeux d’ailleurs, le sujet est mal posé pour deux raisons. D’abord, la laïcité est un concept en définitive assez mal défini, difficile, sinon impossible, à exprimer dans d’autres langues que le français ou l’espagnol. La séparation de l’Etat et des Eglises, ou plus généralement des religions, me paraît plus claire : elle constitue l’instrument politique qui garantit à chacun la liberté de conscience, c’est-à-dire le droit de croire ou de ne pas croire, d’exercer des droits jugés pour d’aucuns attentatoires à la volonté divine ou de ne pas les utiliser, et plus largement l’ensemble des libertés fondamentales. En cela, elle contribue à la paix civile. Ensuite, dans un régime de séparation, l’islam ne présente pas davantage de singularité qu’un autre culte, à cette différence près qu’il est à la fois dépourvu de clergé et pratiqué par de nombreuses associations cultuelles, rétives au rassemblement dans de puissantes fédérations.

Toutefois, au regard de la situation présente, le sujet est en même temps admirablement énoncé. Implicitement mais nécessairement, sa formulation laisse entendre que d’aucuns considèrent que le culte musulman serait incompatible avec la laïcité, à la différence des autres religions. C’est pourquoi les gouvernements successifs, depuis bientôt vingt ans, s’emploient à l’organiser malgré lui, une attitude bonapartiste largement répandue sur l’échiquier politique et empreinte des réflexes colonialistes les plus triviaux. A la suite de la multiplication d’attentats meurtriers, perpétrés par des activistes se réclamant d’un islam radical d’origine wahhabite, la laïcité elle-même, en raison de sa polysémie nouvelle, devient non plus seulement le prétexte d’une ingérence de l’Etat dans la vie du culte musulman mais le cri de ralliement d’une croisade menée contre une large partie de la population, dans un contexte de crise économique durable, de chômage élevé et persistant et de délitement des systèmes et de la représentation politiques. Le temps des affrontements communautaires au nom de la laïcité est proche.

Pour traiter ce sujet, il importe de jeter un regard assez acéré sur le passé dans la longue durée, de déceler, dans un contexte de chaos géopolitique, les conséquences à long terme des instrumentalisations de courants politiques radicaux drapés dans les plis d’un islam simpliste et de déterminer en quoi les laïques de la vingt-cinquième heure s’inscrivent, en France, dans cette dynamique de « choc des civilisations », pour reprendre les termes d’Huntington, au détriment des libertés et de la démocratie.

I.- L’ISLAM : UN UNIVERS A L’HISTOIRE COMPLEXE

Alors que cette civilisation brillait de tous ses feux depuis des siècles, l’Islam, avec une majuscule, a oublié de monter dans le train de la modernité au tournant des XVe et XVIe siècles de l’ère vulgaire. Après avoir subi le joug et l’immobilisme ottomans, dans des conditions d’ailleurs assez variables d’un endroit à l’autre, le monde arabo-musulman a donc subi les affres de la colonisation européenne à partir du XIXe siècle mais a nourri en même temps en son sein des ferments de renouveau dont les révolutions arabes de 2011 sont les dernières manifestations.

A- Le train manqué de la modernité en dépit des Lumières arabes Le monde musulman naît dans la péninsule arabique, aux points de friction des empires byzantin, christianisé depuis le IVe siècle par la volonté de l’empereur Constantin et traversé par des querelles relatives à la Trinité, et sassanide (Perse, Irak actuel, une partie de l’Asie centrale) ainsi que des royaumes d’Ethiopie, christianisé lui-aussi, et du Yémen, polythéiste. A la faveur de l’écho venant jusqu’à elles des profonds changements qui affectent ces deux empires et des contradictions qui les traversent, les tribus nomades d’éleveurs ralliant les points d’eau ainsi que les populations sédentaires d’agriculteurs, d’exploitants de palmeraies et de commerçants de la péninsule arabique renouvellent la culture des peuples du désert. Les traditions religieuses préislamiques vacillent, les dieux locaux cèdent du terrain et des foyers monothéistes naissent, comme celui de Hira où l’on honore le Christ. Ces mutations sont particulièrement marquées à La Mecque où se constitue peu à peu une nouvelle élite contrôlant les sanctuaires. Engagée dans certaines des sectes chrétiennes qui pullulent à l’époque, celle-ci se prévaut d’une ultime révélation au début du VIIe siècle et entreprend une conquête sous la direction d’un prophète, Muhammad, qui meurt en 632. Le calife Abu Bakr poursuit l’œuvre de conquête militaire et de déploiement de la parole du prophète. Cette nomination introduit une profonde division dans le monde musulman puisque les chiites ne reconnaissent pas les trois premiers califes qui succèdent à Muhammad, convaincus que seul son gendre et cousin Ali avait la légitimité requise pour lui succéder. Néanmoins, Abu Bakr constitue une armée et entreprend une vaste conquête sans rencontrer de résistance sérieuse de la part des empires byzantin et sassanide ni de celle des populations qui s’accommodent des changements politiques et d’un bouillonnement religieux endémique dans tout le bassin méditerranéen. En 750, pratiquement un siècle plus tard, les Abbasides éliminent les Omeyyades dans le sang puis quittent Damas pour Bagdad. Les Omeyyades avaient su adapter l’administration du nouvel empire à la variété des populations qu’il rassemblait et réaliser une synthèse entre les héritages grec et persan. Ce qui demeure vivant de leur califat de Damas va donner naissance à une brillante civilisation au sud de l’Europe qui s’insère dans un ensemble plus vaste de haute culture. Celle-ci constitue, avec la langue du livre sacré, le ciment d’une civilisation étincelante, bien que travaillée par de profondes divisions : à l’opposition des sunnites et des chiites se superpose, en effet, le jeu de forces politiques centrifuges (le califat de Cordoue mais aussi les beys et sultans d’Egypte, de la Tunisie fatimide et du Maroc actuels), qui contestent réellement, sinon formellement jusqu’au Xe siècle, le califat de Bagdad.

D’un côté, l’empire issu de la conquête musulmane connaît la prospérité. Des villes arabes reliées à des campagnes fécondes où l’irrigation permet d’acclimater des cultures nouvelles venues du bout du monde connu, le riz, les agrumes, la canne à sucre et le coton, sont le lieu d’échange des fourrures venues du nord de l’Europe et des épices, de la soie ainsi que de pierres précieuses arrivant d’Asie. De l’autre, il est une terre de tolérance dans l’inégalité. Dirigé par des chefs tout à la fois militaires, politiques et religieux, s’il peine à penser la distinction du spirituel et du temporel, contrairement au christianisme qui a conclu un pacte avec l’empereur de Rome pour devenir religion d’Etat et non l’Etat lui-même, il admet aisément les différences. Régis par un statut d’infériorité juridique, la Dhimma, et contraints au paiement d’un impôt spécifique mais protégés par le califat, des foyers chrétiens, juifs ou zoroastriens subsistent longtemps en terre d’Islam, souvent jusqu’à la période contemporaine, comme en Tunisie par exemple.

Ce climat de tolérance dans l’inégalité constitue, au regard des critères alors admis, un facteur essentiel des lumières arabo-musulmanes qui brillent pendant des siècles, tant dans les domaines de l’art, de la poésie, de la science, de la philosophie ou de l’histoire, à une époque où l’Occident est en proie à de plus grandes ténèbres et redécouvre peu à peu la civilisation grecque grâce aux Arabes. Au Xe siècle, les médecins du calife de Bagdad sont chrétiens. A la même période, Hasdaï, un juif raffiné, est le grand vizir de Cordoue, sous le règne d’Abd al Rahman III. Après l’arrivée des Almohades d’origine berbère en Espagne, le soleil d’Al Andalous s’assombrit certes quelque peu mais celui de l’Egypte devient plus ardent. Au XIIe siècle, quand le rationaliste Ibn Rochd dit Averroès, à la fois mathématicien, juriste et médecin, continue de travailler à Cordoue, le philosophe juif Maïmonide écrit en arabe, au Caire, Le Guide des égarés.

Des formes de libre pensée s’y développent aussi très tôt, notamment sous le califat des Abbassides. Sans être athées, des penseurs font preuve d’une grande indépendance d’esprit dans la conduite de leur réflexion théologique ou scientifique. Des déistes et des rationalistes arabes ou d’origine persane préfigurent dès l’origine leurs lointains successeurs des Lumières européennes, et notamment françaises. Cette tradition, avec des éclipses parfois très longues, durera longtemps : le médecin Al Raazi, les poètes Al Maari et Omar Kayyam du Xe au XIIe ou, sept siècles plus tard, le théologien réformateur Sayed Ali Mohammed en Iran et son égérie Korat al Aïn en sont des figures éminentes.

Le monde arabo-musulman tombe sous le joug des Ottomans à la suite de la prise de Constantinople, en 1453, par les armées turkmènes qui menacent depuis un siècle l’empire romain d’Orient, en proie à la division. Or, une nouvelle géopolitique se dessine en quelques dizaines d’années, au terme du XVe siècle. Au moment où Isabelle la catholique et Ferdinand d’Aragon s’emparent des derniers bastions musulmans d’Espagne et chassent les Arabes en même temps que les juifs, en 1492, l’Europe s’apprête à conquérir le monde. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, le contournement de l’Afrique par Vasco de Gama et celui de l’Amérique du Sud par Magellan ouvrent des possibilités de domination de tous les continents que ne perçoit pas l’univers arabo-musulman, passé sous la coupe des Osmanlis de Mehmet II à la faveur de la chute de l’Empire romain d’Orient. La conquête de l’Amérique entraîne un afflux vers l’Europe de monnaie métallique qui soutient un essor de l’économie mondiale. La maîtrise de nouvelles voies maritimes modifie les courants d’échange entre l’Europe du Nord et l’Extrême-Orient, au détriment de l’ancienne route terrestre passant par le monde arabo-musulman.

L’analyse géostratégique musulmane demeure prisonnière de schémas anciens fondés sur l’idée que l’extension continentale de l’Islam reste l’axe majeur de son développement, au point que la pression militaire ottomane sur l’Europe centrale demeurera une constante jusqu’au XVIIe siècle. La cécité de ce monde au passé si riche, fruit du double héritage grec et persan, paraît difficilement compréhensible. Ainsi, ce n’est qu’à la fin du XVIe siècle qu’est décrite la conquête de l’Amérique dans un manuscrit qui ne sera publié qu’en 1729 à Constantinople. De même, ce n’est qu’au XVIIIe que la Sublime Porte prend publiquement conscience de la supériorité militaire acquise depuis longtemps par l’Occident, en dépit des défaites de 1529 et 1683 devant Vienne et du désastre naval de Lépante en 1571.

En dépit du talent de ses mathématiciens d’antan, le monde arabo-musulman méconnaît également les technologies nouvelles que l’Occident développe à la suite de la Renaissance et de la Réforme, au prix d’ailleurs de souffrances infligées par Rome aux hommes de progrès. Au XVIIIe siècle, l’Empire ottoman possède, par exemple, très peu de lunettes ou d’horloges, alors même que les Arabes, qu’ils dominent, ont très tôt divisé le jour en vingt-quatre heures en s’appuyant sur les enseignements des mathématiciens grecs. A la différence de l’Occident où se manifeste une tendance à la sécularisation - l’Empereur d’un côté et le Saint-Siège de l’autre ; la revendication d’indépendance de Philippe le Bel à l’égard de Rome ; le Concordat de Bologne de 1516 conclu entre François Ier er Rome ; l’acte de suprématie par lequel Henry VIII d’Angleterre rompt avec le Vatican et fonde l’Eglise établie -, la confusion des domaines temporel et spirituel au sein de l’Etat contribue probablement à cette indifférence à la modernité.

B- Le monde musulman face à la colonisation

La colonisation constitue le revers de la modernité conquise par l’Occident. D’abord infligée aux peuples d’Amérique et très tôt contestée en Europe même - ainsi Diderot dans l’Histoire des deux Indes ou le Supplément au voyage de Bougainville dénonce la colonisation -, elle affecte le monde arabo-musulman dès l’extrême fin du XVIIIe siècle. Après les succès remportés durant la campagne d’Italie, Bonaparte occupe l’Egypte dans le cadre de la guerre contre l’Angleterre. Il s’agit de prendre le contrôle du passage stratégique de l’isthme de Suez de manière à couper la route des Indes à la Grande-Bretagne. Inféodé alors au sultan Ottoman, le pouvoir du bey du Caire s’effondre au premier choc. L’historien musulman Al Jabarti rapporte cet épisode et souligne davantage le degré d’organisation infiniment supérieur des troupes françaises que l’inégalité objective des moyens des forces en présence. Après une tentative sans lendemain d’élargissement de la présence française jusqu’à la Syrie, l’armée de Bonaparte se retire devant une offensive anglo-ottomane, en 1801. La Grande-Bretagne défend ses intérêts vitaux dans la région, notamment ceux de l’East India Company. Sous des formes indirectes et diverses, l’Angleterre va dominer le Proche Orient pendant un siècle et demi.

Dès les guerres napoléoniennes, la Grande-Bretagne en forte expansion démographique s’intéresse à l’Egypte qui lui fournit le blé dont ses armées ont besoin. Ultérieurement, la Méditerranée orientale devient l’un des débouchés pour les produits anglais, notamment les cotonnades. En contrepartie, les usines de Manchester et Liverpool importent des matières premières diverses, comme l’huile d’olive de Tunisie, nécessaire pour la fabrication du savon, mais surtout le coton d’Egypte. Lorsque la Guerre de Sécession américaine interrompt les livraisons du coton cultivé dans les Etats confédérés esclavagistes du Sud, la pression anglaise sur l’Egypte se fait durablement plus forte. En définitive, Londres occupe toute l’Egypte, en 1882, et y crée, l’année suivante, une véritable administration parallèle à celle du pays. Même si le Caire accède formellement à l’indépendance en 1922, le Royaume-Uni exercera sa domination coloniale sur l’Egypte jusqu’en 1952, lorsque Nasser destitue le roi Farouk. Cette situation conduit l’instituteur Al Bana à fonder, en 1928, les Frères musulmans, une confrérie inspirée de la Salafiyya qui conteste l’influence de l’Occident et la présence des missionnaires chrétiens. Elle fustige le déclin de l’Islam imputable, selon elle, à l’imitation du colonisateur.

La conquête de l’Algérie par la France à partir de juin 1830 s’inscrit sans le mouvement général d’expansion de l’Europe aux dépens de l’Empire Ottoman dont la lente agonie s’achèvera près d’un siècle plus tard, à la suite de la Grande Guerre, du traité de Lausanne du 24 juillet 1923 et de la fondation de la Turquie moderne par Kemal Atatürk, en 1923. Elle répond notamment au souhait des négociants et armateurs marseillais de disposer d’une forte position sur la rive sud de la Méditerranée. Après avoir réduit à néant l’administration ottomane du dey d’Alger et ouvert ainsi une période de rivalités entre les tribus, sous l’aiguillon d’une faction coloniale attirée par les profits à réaliser au Maghreb, la France poursuit la conquête de l’Algérie en menant une politique de destruction des institutions musulmanes, que souligne Hamdam Khoja dans un livre intitulé Le Miroir. Elle affronte la résistance de plusieurs chefs locaux, dont l’émir Abd el Khader, soufi et franc maçon, est le plus sérieux. Celui-ci fonde un Etat indépendant que la France s’emploie à anéantir de façon particulièrement meurtrière. Ce sera chose faite en 1847.

Les gouvernements français instaurent une politique de colonisation. En 1860, 200 000 Européens sont présents en Algérie pour une population de 2,5 millions d’habitants. A la fin de la guerre d’indépendance, l’Algérie compte un million d’Européens, dont 80 % sont nés sur place, pour neuf millions d’Algériens, dépourvus des droits les plus élémentaires. Une fraction de la population masculine musulmane émigre en France pour apporter le complément de main d’œuvre à bon marché dont l’industrie française a besoin. Cette émigration joue un rôle important dans la cristallisation progressive des revendications d’émancipation sociale et nationale en Algérie. Le projet de loi Blum-Viollette de 1936, qui envisageait d’émanciper une étroite élite musulmane de 20 000 personnes, et le statut dit Lacoste de 1947, qui institue une assemblée algérienne, qui consacre l’inégalité politique en Algérie (60 sièges pour un million d’habitants ; 60 sièges pour neuf millions d’habitants), tendent à préserver la situation coloniale. Dix-sept ans après les massacres de Sétif et Guelma du 8 mai 1945, perpétrés par l’armée française contre le peuple algérien, huit années après le déclanchement de la guerre d’indépendance, le 1er novembre 1954, au prix de 500 000 morts, dont une partie est imputable à la guerre civile entre algériens qui oppose le FLN aux partisans de Messali Hadj, le fondateur de l’Etoile Nord-Africaine en 1926, l’Algérie devient indépendante. Elle vivra unee nouvelle guerre civile de 1992 à 2002, opposant les islamistes au régime issu du FLN. Plus récemment, elle est menacée par l’impérialisme américain et nécessite un soutien en faveur de son indépendance nationale et des conquêtes de la guerre de 1954 à 1962.

La politique coloniale de la France en Afrique du Nord se déploie également au Maroc et en Tunisie selon d’autres modalités. A partir de 1912, Lyautey poursuit notamment la domination du Maroc par la France en recourant à des méthodes différentes de celles utilisées dans le passé en Algérie. Il pratique une politique d’association des élites marocaines avec la France, à la manière des Anglais. A la suite du sacrifice de 1914 à 1918, cette orientation est vouée à l’échec. Abd el Krim entreprend la guerre du Rif à partir de 1923. Avec 150 000 hommes, Pétain écrase les rebelles.

La Première Guerre mondiale concentre les ambitions coloniales dans le monde arabo-musulman dans les mains des deux puissances impérialistes européennes victorieuses : la France et le Grande-Bretagne. En mai 1916, en plein conflit, celles-ci négocient les accords secrets Sykes-Picot, tendant au partage des futures dépouilles de l’Empire Ottoman au Moyen-Orient. Conformément aux résolutions de la toute nouvelle Société des Nations (SDN) d’inspiration wilsonienne, la Syrie et le Liban passeront officiellement sous mandat français, en 1922, tandis que Londres aura les mains libres dans tout le reste de la région où les Anglais sont implantés depuis longtemps. Par ailleurs, durant le conflit, le Royaume-Uni mène une politique empreinte de la plus grande duplicité. Il promet aux peuples du Hedjaz la constitution d’un grand Etat arabe comme prix de leur insurrection, contrôlée par Lawrence d’Arabie, contre le Sultan d’Istanbul, Mehmed V Reshad, allié des empires centraux, en 1916. Bien sûr, ces engagements ne seront jamais tenus mais cet épisode aura des conséquences : il marque la naissance d’un sentiment national arabe moderne. Enfin, avec la publication de la déclaration Balfour de 1917, il ouvre en même temps la voie à la constitution d’un foyer national juif en Palestine sur laquelle il exerce, comme sur l’Irak, un mandat de la SDN depuis 1922. A ce jour, après la création de l’Etat d’Israël en 1947, au prix d’une éviction de la masse des Arabes de Palestine en Transjordanie dans d’autres pays, les conséquences de cette politique cynique produisent toujours des effets mortifères au Proche-Orient. Exilés, vivant dans des camps de réfugiés ou résidant dans une Cisjordanie colonisée depuis 1967 par des extrémistes religieux juifs et cernée par un mur édifié par Israël ainsi qu’une bande de Gaza totalement coupée du monde, les Palestiniens restent un peuple sans Etat aujourd’hui. C- Le réveil du monde arabe depuis deux siècles En même temps que la colonisation, naît et ce développe une Renaissance arabe, la Nahda, dont Jean-Pierre Filiu, dans un récent ouvrage intitulé Les Arabes, leur destin et le nôtre, indique qu’elle « […] n’a pas épuisé sa promesse de libération » à ce jour. Les exemples égyptien et tunisien sont éclairants.

A la suite du départ des Français, en 1801, Muhammad Ali fonde une nouvelle dynastie égyptienne qui régnera jusqu’au coup d’Etat de Nasser, en 1952. A marche forcée, il entreprend une occidentalisation du pays et valorisation de ses ressources, en nationalisant notamment l’industrie du tabac, au grand dam des Anglais. Néanmoins, ses successeurs deviendront des marionnettes dans les mains britanniques qui s’emploient à maintenir l’Egypte dans une situation de domination. A la fin de la Grande Guerre, se manifeste à nouveau le réveil arabe en Egypte. Proche de Mohammed Abdûh, la figure de proue de la Nahda, la Renaissance, Saad Zaghloul fonde le parti Wafd pour négocier l’indépendance de l’Egypte à la conférence de Paris, en 1919. Mais les autorités britanniques arrêtent le leader égyptien et le déporte à Malte. Devant ce coup de force de Londres, le peuple égyptien se soulève. Il paie le prix fort de son audace puisqu’une sauvage répression s’abat sur l’Egypte : environ un millier d’Egyptiens est tué par les troupes Britanniques. Dans ce contexte où Londres est attentive à soumettre Le Caire, dans le cadre d’une indépendance formelle, la voie du réveil devient alors si étroite qu’elle débouche sur le putsch organisé, en juillet 1952, contre le roi Farouk, par un comité d’officiers comploteurs, animés par l’esprit de vengeance après l’humiliation et la violence subies par le peuple de Palestine en 1948, lors de la fondation de l’Etat d’Israël. D’une certaine façon, le peuple égyptien renoue avec la Nahda démocratique, en 2011, lors du soulèvement de la place Tahrir, pratiquement un siècle après celui du Caire de Saad Zaghloul. Toutefois, après tant d’années de colonisation, de soumission aux Britanniques puis de modernisation par le haut, la société égyptienne ne comporte comme forces organisées que l’armée et les Frères musulmans. La voie du réveil reste donc toujours aussi étroite. Les épigones de Nasser, Sadate et Moubarak reprennent par un coup d’Etat les rênes du pouvoir, en juillet 2013, au terme d’une tentative, rapidement contestée par le peuple, d’un gouvernement des Frères musulmans dont l’un des leurs, M. Morsi, avait été élu pour la première fois au suffrage universel à la suite d’une réforme constitutionnelle qui a duré six mois.

La Tunisie offre un autre exemple du réveil arabe dans le cadre de la lutte contre la colonisation. Passée sous la souveraineté de la France à la suite du traité du Bardo de 1881, son peuple manifeste ses velléités d’indépendance dès 1920. Abdelazziz Thaalbi fonde la Destour dont l’objectif est son émancipation. Le Destour fait de la religion musulmane un de piliers de la Tunisie et noue des liens étroits avec l’Association des oulémas d’Algérie à la faveur de l’exil de Thaalbi qui rencontre notamment Ben Badis. En 1934, à la suite de la politique de naturalisation menée par la France, Habib Bourguiba crée le Néo-Destour en s’opposant à Thaalbi. Contrairement aux dirigeants du vieux Destour, il parvient à penser le politique en dehors de la religion. Il se révèle être l’émancipateur de la Tunisie et du peuple tunisien et le modernisateur du pays qui accède à l’indépendance en 1956, au prix d’ailleurs d’une crise dans le camp nationaliste. Ben Youssef, qui prône une politique panarabe, est écarté par Bourguiba, partisan de liens privilégiés avec la France de manière à obtenir son aide pour moderniser la Tunisie. En 1984, après des émeutes de la faim encadrées par l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), le vieil avocat nationaliste n’est plus en état de s’opposer au coup d’Etat du Premier ministre Ben Ali qui va exercer sa tyrannie sur le pays pendant un quart de siècle. Le 4 janvier 2011, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes se suicide par le feu parce que les autorités de Ben Ali l’ont privé de sa charrette puis giflé en public. Son geste ouvre un processus révolutionnaire en Tunisie dont l’instrument principal est l’UGTT et qui se traduit par le départ de Ben Ali le 14 janvier suivant. Au terme d’une succession de gouvernements de transition particulièrement complexe, a lieu l’élection à la proportionnelle d’une Assemblée constituante, le 23 octobre suivant. Plus de quatre-vingts formations politiques présentent des candidats. Ennahda, le parti religieux et conservateur de la Renaissance recueille un million de demi de voix sur les quatre millions trois cent mille votants et forme un gouvernement. En 2014, ont lieu de nouvelles élections législatives et un scrutin pour désigner le président de la République tunisienne. Ennahda est distancée par un parti laïque, Nida Tounès, qui porte le nom d’un ministre de Bourguiba. Le souvenir du Néo-Destour revient au grand jour. La nouvelle constitution démocratique de la République de Tunisie en porte la trace dès son article 1er, directement issu de celle de 1959 : « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime. » Si l’Etat et la religion ne sont donc pas séparés, néanmoins l’article 2, d’une certaine façon contradictoire avec le premier, marque nettement la sécularisation du nouveau régime : « La Tunisie est un État à caractère civil, fondé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit. / Il n’est pas permis d’amender cet article. »

II- L’INSTRUMENTALISATION DE L’ISLAM : TERREAU DU TERRORISME

Ce trop long moment consacré à l’histoire du monde arabo-musulman paraît indispensable pour en mesurer la complexité et cerner les forces de progrès qui s’y expriment depuis plus deux siècles, en raison, notamment, des humiliations de la colonisation. Mais en même temps, ce monde en proie à la division est aussi un champ d’action des impérialismes qui, comme des apprentis sorciers, instrumentalisent des courants religieux pour asseoir leur domination après les indépendances, au prix d’une incapacité à maîtriser les monstres qu’ils créent. Sous des formes particulières, les tensions qui travaillent notre pays doivent être regardées comme la réfraction de cette situation.

A- Une tradition d’instrumentalisation de la part des impérialismes

Face à la montée du réveil arabe ou pour défendre leurs intérêts géopolitiques, les impérialismes exploitent, voire suscitent, des oppositions aux forces de progrès qui s’expriment en terre d’Islam. Dès 1885, trois ans à peine après leur mainmise sur l’Egypte, le gouvernement et les services secrets britanniques rencontrent à Londres Jamal Eddine al-Afghani en vue de créer une alliance entre l’Egypte, la Perse, l’Afghanistan et l’Empire ottoman ayant pour objet de contenir l’avance des Russes en Asie centrale dans le cadre de la rivalité entre les deux empires que l’on désigne par la formule le Grand jeu. Musulman de façade plus que de conviction, Jamal Eddine al-Afghani peut être regardé comme le premier fondateur d’un courant panislamiste réactionnaire hostile aux indépendances nationales des peuples d’Orient, et notamment des Arabes encore dans les griffes de la Sublime Porte. En raison des bouleversements qu’entraîne la Grande Guerre ainsi que de la domination britannique des peuples installés dans la vaste zone allant de la Méditerranée orientale à l’Inde, Londres a besoin d’alliés face aux forces de progrès qui s’affirment. Ainsi, dans l’Egypte du roi Fouad I er, formellement indépendante depuis 1922 mais sous influence anglaise, la résistance du Premier ministre Saad Zaghloul aux demandes de Londres tendant au départ de l’armée égyptienne du Soudan et l’essor du parti socialiste (1921) puis communiste (1923) égyptien, lié à un mouvement syndical qui organise notamment une puissante grève générale à Alexandrie en 1924, impitoyablement réprimée, le gouvernement britannique, avec l’appui de la Suez Canal Company, suscite la création des Frères musulmans en 1928 par l’instituteur al-Banna. A côté, naissent d’autres forces réactionnaires, notamment un parti fasciste égyptien en 1929.

En Palestine, avant la Seconde guerre mondiale, tout en soutenant le renforcement du foyer national juif promis aux sionistes par Lord Balfour, l’Empire britannique nourrit les tendances panislamiste et wahhabite du grand mufti de Jérusalem, al-Husseini, qui se retournera par la suite contre Londres en constituant le Haut Comité arabe lors de la Grande révolte arabe de 1936, le point de départ de la lutte pour l’indépendance nationale du peuple palestinien, puis en se rapprochant du IIIe Reich. A partir de 1945, les Etats-Unis envisagent de créer des Etats islamistes pour contenir l’Union soviétique. Ils vont notamment s’appuyer sur l’Arabie saoudite qui a consenti une concession pétrolière à la société Aramco dès 1933, un an après l’accession des Saoud au pouvoir. En 1943, Roosevelt considère que l’Arabie saoudite wahhabite est un élément du dispositif de défense des Etats-Unis qui installent notamment une base militaire à Dharan, en activité durant toute la période de coexistence pacifique avec l’Union soviétique. Ils s’appuient également sur les Frères musulmans pour combattre dans l’ensemble du Proche-Orient les formations politiques progressistes et laïques, notamment le parti Baas, tant syrien qu’irakien, ou les partis communistes égyptien et syrien. Ils échouent néanmoins à renverser Nasser qui chassent les Frères musulmans, contraints de se replier en Arabie saoudite. Pour autant, ces derniers demeurent des supplétifs de la politique impérialiste, notamment dans la Syrie d’Hafez el-Assad, arrivé au pouvoir en 1970. Dans les années quatre-vingt, les Etats-Unis et Israël vont s’appuyer sur les Frères musulmans du Hamas, fondé par le cheikh Yassine dans la bande de Gaza, pour combattre l’OLP et l’affaiblir face à Tel-Aviv.

De la même façon, dans les années soixante, les étudiants afghans de retour de l’Université al-Azhar du Caire travaillent pour les Frères musulmans en Afghanistan, un pays où la foi était pourtant traditionnellement étrangère à la politique. En 1973, le prince Daoud renverse le roi et fonde une république. En 1978, le gouvernement Daoud chute à son tour. Un gouvernement dit socialiste prend le pouvoir et signe un traité d’amitié avec l’Union soviétique qui n’a pas suscité le coup d’Etat du Parti démocratique et populaire d’Afghanistan de 1978. La droite islamiste, liée aux Frères musulmans, entame une résistance armée dans le nord-est du pays dès le mois de mars 1979, avec le soutient du Pakistan et de la CIA. Les Etats-Unis attendent une entrée des troupes soviétiques en Afghanistan pour aider le gouvernement Taraki, qui ne contrôle plus les trois-quarts du territoire afghan. Moscou envoie effectivement un contingent et s’enfonce dans une sale guerre semblable à celle du Vietnam pour les Etats-Unis. D’après la CIA, environ trois cent mille combattants panislamistes, dont trente-quatre mille venant de multiples pays du Proche-Orient, sont passés en Afghanistan. Ils agiront ailleurs par la suite, notamment dans les Balkans lorsque l’ex Yougoslavie explosera et sera le théâtre d’une épuration ethnique consacrée par les accords de Dayton de 1995.

Enfin, les Etats-Unis vont enrôler le clergé chiite pour intervenir en Iran sans toutefois parvenir à en faire un allié durable jusqu’à l’écrasement du régime baasiste de Saddam Hussein à la suite de la guerre d’Irak. En 1953, les ayatollahs les aident à rétablir le Shah d’Iran sur le trône de l’ancienne Perse, après avoir destitué le Premier ministre démocratiquement élu, Mossadegh, qui vient de nationaliser l’Anglo-Persian Oil Company. En 1979, s’ils confisquent la révolution iranienne ayant abouti au renversement du shah, pour autant ils manifestent leur hostilité aux Etats-Unis qui pousseront dès 1980 l’Irak, également chiite à 65 %, à engager la guerre contre l’Iran. Depuis la chute puis l’exécution de Saddam Hussein, les chiites servent de point d’appui aux Etats-Unis en Irak et constituent l’ossature des gouvernements fantoches d’un pays en décomposition.

B- De la guerre confessionnelle au sein de l’islam

Si la division entre sunnites et chiites constitue une fracture importante dans le monde musulman, elle n’est pas en tant que telle une source d’affrontements au sein de l’Islam. L’instrumentalisation concomitante des sunnites et des chiites par les Etats-Unis contre les forces politiques incarnant le réveil arabe, la Nahda, le montre. Les Frères musulmans et les chiites ont entretenu de bons rapports jusqu’à la fin des années quatre-vingt, les uns et les autres marquant leur hostilité à l’idée d’émancipation nationale ou de modernisation des pays ayant subi le joug des impérialismes depuis le XIXe siècle.

En raison de leurs désaccords à propos de la succession de Muhammad, les deux grands courants de l’islam pratiquent une religion différente : pour les premiers, elle repose sur la sunna, c’est-à-dire l’ensemble des hadiths fixant les règles de comportement de chaque musulman ; pour les seconds, qui célèbrent chaque année lors de la achoura la mort de Hussein, le petit fils du prophète mort à Kerbala en 680, la vraie foi ne saurait dépendre de récits rapportés, de faits et gestes dont ils contestent au demeurant la réalité. Si les chiites ont fait l’objet de persécutions de la part des Omeyyades, les Abbassides repliés à Damas en 750 les ont, au contraire, protégés. Enfin, les chiites ont servi de base pour constituer l’Empire perse des Safavides.

L’affirmation selon laquelle le Proche-Orient serait en proie à une guerre de religion entre les sunnites et l’arc des pays chiites, allant du Yémen au Liban où agit le Hezbollah, est réductrice. Les différences religieuses sont, en réalité, attisées pour nourrir l’affrontement entre les deux puissances de la région, l’Iran et l’Arabie Saoudite dans le cadre de la volonté de l’impérialisme américain de redessiner la carte du Proche-Orient. Des attentats y contribuent, comme ceux perpétrés en 2006 et 2007 contre la mosquée d’or de Samarra en Irak, si important pour les chiites. Plus largement, la désagrégation de l’Etat irakien consécutive à la guerre menée contre le peuple de ce pays par les Etats-Unis se traduit par des affrontements interreligieux. D’autres conflits opposant chiites et sunnites s’inscrivent dans l’ensemble du chaos proche-oriental, en particulier la guerre conduite par l’Arabie Saoudite contre les Houthis du Yémen.

C- Le Golem du terrorisme

Des monstres sont nés de l’instrumentalisation de groupes religieux panislamistes pour combattre les forces de progrès issues du réveil arabe, avec l’aide notamment de l’Arabie Saoudite, et de l’aiguisement des conflits qui les opposent, sur une toile de fond de redistribution des cartes au plan Proche-Orient. La figure adamique du Golem que livre le Talmud ou celle que trace le rabbin Loew de Prague au XVIe siècle permet de symboliser les conséquences de la politique conduite par les impérialismes au Proche-Orient. A partir d’une boule d’argile informe, dans le cadre de la politique de terreur propre à la coexistence dite pacifique conduite conjointement par les puissances occidentales et la bureaucratie du Kremlin, puis dans la volonté de toute puissance de l’impérialisme américain à la suite de la chute du Mur de Berlin, un être échappant à tout contrôle a pris forme humaine parce qu’à l’humiliation de la colonisation s’est ajouté le ressentiment contre son créateur lui-même. Aujourd’hui, à la différence du rabbin qui façonne le Golem indocile, les Etats-Unis et les impérialismes qui le suivent ne sont pas en mesure d’effacer le mot « mort » qui siège sur le front de l’être incontrôlable aux côtés des mots « vérité » et de l’un des noms de Dieu. En 1987, l’organisation Maktab al-Khatamat appuyant les forces afghanes hostiles à l’Union soviétique en leur faisant parvenir les soutiens financiers du Proche-Orient, et notamment d’Arabie Saoudite, donne naissance à Al-Qaïda qui réalise les attentats de New-York, le 11 septembre 2001, de Casablanca, le16 mai 2003, de Madrid, le 11 mars 2004, et de Londres, le 7 juillet 2005.

En 1991, la nébuleuse des Groupes islamiques armés (GIA) voit le jour en Algérie, à la veille des élections qui donnent la majorité au Front islamique du salut (FIS). Elle est responsable d’une série d’attentats en Europe, dont celui du métro Saint-Michel à Paris en 1995. Sans tenter de résoudre la question de savoir si les forces de sécurité algériennes ont infiltré les GIA durant la guerre civile qui a déchiré ce pays jusqu’en 2000, il importante toutefois de savoir qu’une partie importante de leurs dix mille combattants ont été formés en Afghanistan dans les camps d’entraînement d’al-Quaïda.

En 2003, à la suite du déclenchement de la guerre en Irak qui jette l’ensemble du Proche-Orient dans le chaos, al-Zarqaoui, formé dans les camps d’entraînement en Afghanistan, fonde la branche d’al-Qaïda dans le nord de ce pays, exsangue après vingt ans d’embargo. Il s’agit d’y combattre l’occupant américain et, plus globalement, l’impérialisme incarné dans la coalition qui intervient en Syrie. Bon nombre de militaires ayant soutenu Saddam Hussein rejoindront ce groupe ou sa dissidence née en 2007, le Front du djihad et de la réforme. Al-Zawahiri parvient à fédérer au moins une partie de ces organisations dans l’Etat islamique en Irak et au Levant, qui, pour la première fois, entend asseoir son action sur une base territoriale pour atteindre un objectif principal : écraser les chiites sur lesquels Washington s’appuie pour former les gouvernements d’Irak, notamment ceux d’Hassan al-Maliki.

III.- LA LAÏCITE DEVOYEE ET LA LAÏCITE DEFENDUE

Nécessaires pour mesurer la complexité d’un monde arabo-musulman profondément écartelé depuis deux siècles entre modernité et panislamisme réactionnaire, en raison des traces profondes que la colonisation y a laissées, ces longs détours nous permettent de mieux comprendre les fondements et les enjeux du débat actuel sur la laïcité en France. La très grande sensibilité des plaies mémorielles, encore à vif, nées de la présence pendant 132 ans de la France en Algérie et le ressentiment susceptible de s’être tapi dans les recoins les plus obscurs des peuples des pays ayant subi le mandat français après la Grande Guerre, notamment en Syrie, prennent leur part dans la situation actuelle.

Avant de mesurer la tentation concordataire qui anime les responsables politiques français lorsqu’il s’agit notamment des religions en général et de l’islam en particulier, de voir en quoi une pseudo-laïcité de combat est brandie comme un étendard préfigurant les affrontements communautaires qui nous guettent et de mettre en évidence les actions conduites par la Libre Pensée pour défendre la séparation des Eglises et de l’Etat comme garantie de la liberté de conscience et des libertés fondamentales, il n’est pas inutile de s’interroger très brièvement, en préambule, sur la laïcité dans le monde arabo-musulman.

Dans la mesure où l’Islam confond dès l’origine le religieux, le politique et le militaire, la séparation entre l’Etat et le culte s’avère difficile à penser dans le monde arabo-musulman. Celui-ci n’a pas connu le pacte que Constantin a noué avec le christianisme en 313, dans le cadre de sa politique de réunification de l’Empire romain, ni l’orientation proto-concordataire qu’il a suivie ultérieurement, notamment lorsqu’il a réglé la question de la Trinité au concile de Nicée en 325. Néanmoins, outre la reconnaissance traditionnelle des autres cultes que permet la dhimma et dont Al-Andalous a usé abondamment, le Réveil arabe des deux derniers siècles n’est pas étranger à la sécularisation de la société. Dans la constitution égyptienne de 1923, inspiré par le Parti libéral-constitutionnel, si l’islam est institué comme religion d’Etat, pour autant la liberté de conscience et l’égalité des droits civils et politiques y sont reconnues. La Turquie kémaliste supprime le califat et introduit une forme de laïcité, même si l’islam demeure religion d’Etat. Les deux branches du parti Baas imposent par en haut des régimes politiques autoritaires mais sécularisés en Syrie et en Irak. Dernier exemple, la constitution tunisienne de 2014, qui s’inscrit dans la filiation de celle de 1959 écrite par Bourguiba et le Néo-Destour, reconnaît une place formelle à l’islam mais s’avère très démocratique et sécularisée. Son article 2 dispose : « La Tunisie est un État à caractère civil, basé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit[. »

A- La tentation concordataire en France

Depuis plusieurs décennies maintenant, la laïcité fait l’objet, en France, d’un double dévoiement. Tantôt s’affirme l’idée que les religions ont leur place dans la sphère publique, c’est-à-dire celle du politique, tantôt elle sert d’étendard pour stigmatiser une partie de la population et entretenir un climat de suspicion à son égard. Ces attitudes forment les deux faces de Janus que nous contemplons l’une après l’autre ou concomitamment. Voyons la première.

Au sens strict, le concordat est un traité de droit international par lequel un Etat et le Vatican fixent les rapports entre le pouvoir civil et l’Eglise catholique. De nombreux concordats existent dans le monde, notamment en Europe. La France a vécu sous un tel régime de 1516 jusqu’à la suppression du budget des cultes en 1795 puis de 1801 à 1905, sous réserve de la parenthèse de la Commune de Paris, voire jusqu’à aujourd’hui dans les trois départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sans préjudice des régimes particuliers de certains départements et collectivités d’outre-mer (Guyane, Wallis et Futuna, Mayotte). Par extension, paraît concordataire toute politique tendant à nouer des relations institutionnelles entre l’Eta et les cultes, soit pour leur accorder un rôle plus ou moins direct dans l’élaboration de la loi des hommes, alors mise en regard de celle de Dieu, soit pour les organiser à la convenance du pouvoir exécutif.

Le régime de séparation s’oppose au système concordataire. Fixé par la loi du 9 décembre 1905, il interdit à l’Etat de reconnaître les cultes, de salarier leurs ministres et de subventionner leur fonctionnement et leurs œuvres : « L’Eglise chez elle et l’Etat chez lui » comme disait Victor Hugo le 14 janvier 1850 lors du débat sur le projet de loi scolaire infâme du comte Falloux. Néanmoins, le retour du refoulé s’exprime puissamment depuis près de soixante ans maintenant : non seulement la loi Debré a marqué une rupture très importante dans la politique de mise à distance du religieux par rapport à l’Etat en France, en tant qu’elle autorise le financement de l’enseignement catholique à hauteur de 10 milliards d’euros environ par an, mais les religions reprennent pied dans la cité, non pas sous la simple forme, légale, de l’intervention dans le débat qui traverse la société civile, à la manière de n’importe quelle autre force s’exprimant en son sein, mais de manière quasi-institutionnelle. La rencontre annuelle du Premier ministre avec les représentants de la conférence des évêques de France, instituée par Lionel Jospin, en février 2002, en constitue peut-être l’expression la plus nette. De manière officielle, le chef du Gouvernement épuise un ordre du jour, tout sauf anodin, avec les hiérarques de l’Eglise catholique. Il ne s’agit pas d’une réunion purement protocolaire mais le moment « d’aborder, analyser et si possible résoudre les problèmes qui peuvent apparaître dans les relations entre l’Église et les pouvoirs publics ». De même, participe de cette tentation concordataire la ratification par le seul président de la République et non le Parlement, validée par le Conseil d’Etat, d’un traité conclu entre la France et le Vatican en 2008 introduisant une dérogation au monopole de la collation des grades universitaires par l’Etat prévu par la loi du 18 mars 1880. Dernier exemple : se multiplient la participation à des messes, souvent en présence du préfet, de nombreux escadrons de gendarmerie à l’occasion de la fête de Geneviève.

La constitution d’un Conseil français du culte musulman (CFCM), le 7 juin 2003, a participé de cette politique. Inspirée par un ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui futur président de la Fondation pour l’islam de France, qui sera probablement un levier de financement public de lieux du culte musulman au mépris de la loi de séparation, Bonaparte ne l’aurait pas désavouée ni l’auteur de la circulaire dite Michel du 16 février 1933 par laquelle l’État contrôlait le recrutement du personnel religieux en Algérie ainsi que le contenu des prêches dans les mosquées afin d’en interdire l’accès aux oulémas réformistes réunis derrière Ben Badis. Au terme des premières élections organisées parmi les fidèles, le pouvoir s’est empressé de désigner comme responsable du CFCM le recteur de la mosquée de Paris, bien qu’il eût recueilli le plus petit nombre de voix parmi les fidèles.

La pratique gouvernementale a gagné les échelons inférieurs du système institutionnel. Durant le quinquennat précédent, le ministre de l’Intérieur avait adressé une circulaire par laquelle il enjoignait aux préfets de créer des commissions départementales de la liberté religieuse dans lesquelles le représentant de l’Etat et les responsables des cultes devaient se concerter régulièrement de manière à permettre à la puissance publique de réguler l’activité religieuse de certains cultes et de prendre en compte les demandes d’autres confessions. Des maires, comme celui qui présidait aux destinées de la commune d’Argenteuil avant 2014, membre du Parti socialiste, ont décliné cette politique au niveau municipal en instituant dans leur ville des conseils des cultes réunissant leurs représentants et les édiles. D’autres ont pratiqué le financement indirect de la construction de lieux de culte, pour l’essentiel musulmans, au travers de la mise à disposition d’associations cultuelles par emphytéose du terrain d’assiette des édifices concernés. Par voie d’ordonnance, les baux emphytéotiques consentis à des fins cultuelles ont été légalisés et le juge administratif a considéré comme conforme au droit applicable un loyer d’un euro symbolique pour la concession en faveur d’une association cultuelle musulmane d’un vaste terrain durant quatre-vingt-dix-neuf ans (CE, 19 juillet 2011, Commune de Montreuil), en dépit de l’interdiction de subventionner directement ou indirectement les cultes posée par la loi de séparation à laquelle le rapporteur public a même osé soutenir, dans cette affaire, que le législateur aurait entendu déroger. Enfin, la bataille pour l’occupation du domaine public par des symboles religieux s’est intensifiée. L’édification avec l’accord des maires là où la loi l’interdit de statues à caractère religieux, représentant la Vierge ou donnant à voir des croix, ou l’installation de crèches chrétiennes de la nativité dans les mairies ou les locaux des départements montre clairement que les collectivités publiques et les cultes nouent des relations incestueuses dans un régime de séparation stricte du religieux et du politique.

La tentation concordataire qui mine les fondements de la séparation, déjà fortement sapés par la loi Debré du 31 décembre 1959, se répand donc par les multiples canaux évoqués ci-dessus et paraît avoir deux finalités inavouables et inavouées. D’un côté, il s’agit de donner droit de cité, au sens propre, à la religion regardée comme celle de la majorité des Français même si la pratique religieuse n’a jamais été aussi faible qu’aujourd’hui dans notre pays. De l’autre, il s’agit d’organiser et de réguler le culte musulman, considéré un peu comme un intrus dans la société française. Des entorses à la séparation des Eglises et de l’Etat que nous venons d’évoquer, se dégage en creux une lecture identitaire des religions, largement partagée dans le monde politique officiel. D’aucuns à droite, tels un élu d’extrême-droite de Marseille ou une éminence du parti Les Républicains des Alpes-Maritimes, tout aussi droitière, affirment, voire demandent l’inscription de cette affirmation dans la Constitution, que la France est d’abord chrétienne. De même, l’actuel Premier ministre a osé soutenir publiquement, à la suite du meurtre d’une jeune femme perpétré par un déséquilibré près d’un édifice cultuel catholique, que les « églises [seraient] l’essence de la France. » Quand l’essence coule, le feu n’est pas loin.

B- Vers les affrontements communautaires au nom de la laïcité

Regardons l’autre face de la médaille maintenant : à côté de la tentation concordataire enfle depuis quelques temps une vague présentée comme laïque qui vise, sinon à effacer du paysage, du moins à réduire au silence les musulmans. Ceux qui considèrent que la France reste la fille aînée de l’Eglise sont les thuriféraires de cette pseudo-laïcité de combat et l’encensoir qu’ils portent répand largement son parfum délétère sur l’ensemble du monde politique officiel et des publicistes de tous poils, chacun courant derrière chacun, toujours dans le sens de la réaction. Cette nouvelle croisade prospère non seulement sur la méconnaissance du monde arabo-musulman, à l’histoire si complexe, mais sur l’image déformée à souhait de ce dernier qui en est donnée. Les colonnes des journaux et les écrans de télévision débordent de commentaires sur le terrorisme, la radicalisation des jeunes issus de l’immigration, les bienfaits des guerres néocoloniales pour endiguer la barbarie, la burka ou le burkini, jamais sur Al-Andalous, la poésie préislamique, les libres penseurs arabes ou la Nahda.

La pseudo-laïcité de combat consiste à défendre l’idée que la neutralité confessionnelle s’imposerait partout, et non seulement aux collectivités publiques ou aux personnes morales de droit privé chargées d’une mission de service public. L’usager de La Poste, le travailleur dans son entreprise, la mère de famille allant chercher ses enfants à l’école ou se proposant d’accompagner les élèves pendant une sortie scolaire, la jeune femme se rendant dans une enceinte universitaire ou celle qui revêt un vêtement de bain sur une plage ou à la piscine seraient astreints à se montrer « discrets » comme l’a dit publiquement le futur président de la Fondation pour l’islam de France, dont la trajectoire politique, commencée dans un club gaulliste, Patrie et Progrès puis au CERES au sein de la SFIO, s’achève sur les rives de Debout la France. Il importe de remarquer que ces interdictions de manifester des convictions personnelles concernent la population féminine d’origine sinon de confession musulmane pour laquelle les laïques de la vingt-cinquième heure affirment vouloir assurer leur émancipation en les privant des libertés individuelles les plus élémentaires : curieuse manière de concevoir cette émancipation.

L’empiètement de l’Etat dans le domaine de la conscience des citoyens s’ajoute donc à celui des cultes dans la sphère de l’Etat et de l’Etat dans celle des cultes. D’un côté, la tentation concordataire enfonce un coin dans la séparation des Eglises et de l’Etat, de l’autre, la généralisation à tous les aspects de la vie de la pseudo-laïcité de combat porte atteinte à la liberté de conscience des individus et met en avant une conception identitaire de l’appartenance nationale qui attise le feu des affrontements communautaires en train de couver.

C- La Libre Pensée en défense de la laïcité

La Libre Pensée s’applique à combattre ces deux orientations qui se nourrissent mutuellement pour affaiblir la République ou ce qu’il en reste après bientôt soixante ans de bonapartisme aux grands puis aux petits pieds. Elle considère que la loi concernant la séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905 est d’abord un texte de liberté qui couronne tout l’édifice des libertés fondamentales élevé progressivement par la Troisième République dite opportuniste puis radicale d’avant 1914 ; liberté de réunion (1880), liberté de la presse (1881), laïcisation de l’Ecole publique (1880, 1882, 1886), liberté syndicale (1884), liberté des funérailles (1887), liberté d’association (1901). Les débats de très grande qualité qui ont précédé le vote de la loi de 1905 en témoignent : Buisson, Briand et Jaurès ont combattu avec succès à la fois ceux qui entendent conserver le Concordat pour mieux museler l’Eglise, comme le radical-socialiste Emile Combes au départ, et ceux qui aspirent à une loi de séparation qui soit l’instrument de répression des religions, comme le socialiste Maurice Allard qui propose l’interdiction du port du costume ecclésiastique dans la rue ou la substitution de jours fériés laïques aux jours fériés religieux. La Libre Pensée a pour seule ambition de faire respecter toute la loi mais rien que la loi de séparation dont l’article 1er, aux termes duquel « La République assure la liberté de conscience [et] garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. », inscrit dans le droit positif les principes énoncés à l’article 10 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. »

  • En premier lieu, la Libre Pensée n’admet aucune entorse à la laïcité de l’Ecole parce que les élèves, pour exercer de manière totalement éclairée leur liberté de conscience à l’âge adulte, doivent bénéficier durant leur minorité d’une instruction gratuite et obligatoire à l’abri de tous les dogmes, qu’ils soient religieux, politiques, économiques ou philosophiques.

A cet égard, l’article 10 de la loi d’orientation sur l’Ecole de 1989 a jeté le trouble en autorisant la liberté d’expression des élèves qui s’est traduite, dès la rentrée scolaire de 1989, par la revendication de certaines familles du port du foulard par les jeunes filles dans les enceintes des établissements. Après quinze ans de troubles, les tensions auxquelles les principaux de collège et les proviseurs de lycée, ont été surmontées par une loi d’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements, ce qui revient à admettre la petite croix, jugée discrète, et à prohiber le foulard, au prix d’une discrimination.

Il fallait remettre tout simplement en vigueur les circulaires de 1937 par lesquelles le ministre de l’Education nationale Jean Zay a entendu garantir la neutralité absolue des professeurs et des élèves à une période où les ligues d’extrême droite semaient le désordre dans les lycées. En revanche, la liberté de conscience ne saurait subir de restriction lorsqu’il s’agit de mères de famille qui accompagnent des sorties scolaires ou de jeunes femmes fréquentant les établissements d’enseignement supérieur où règnent les franchises universitaires. Les unes ne sont pas des agents publics, comme l’ont à tort soutenu bien des pseudo-laïques, et les autres sont des citoyennes susceptibles de participer aux débats de l’Université où, in fine, la science triomphe toujours jusqu’à présent, en raison même de la méthode du libre examen qui y est pratiquée.

  • En deuxième lieu, la Libre Pensée a saisi à de nombreuses reprises le juge administratif pour faire respecter la loi du 9 décembre 1905. Elle n’a fait aucune différence en fonction des cultes concernés. Bien sûr, elle a fait condamner les autorités publiques qui ont consenti des avantages injustifiés à l’Eglise catholique : autorisation d’installation d’emblèmes religieux temporaires ou durables sur le domaine public, financement public de processions religieuses, aides financières allouées à cette religion pour l’embellissement de ses lieux de culte.

Elle a même fait sanctionner des collectivités territoriales ayant accordé des subventions à des établissements scolaires privés pratiquant des langues régionales. Néanmoins, elle a également fait annuler des délibérations par lesquelles des communes avaient consenti en faveur d’associations cultuelles musulmanes des baux emphytéotiques à des prix très bas au regard du marché.

Elle a obtenu gain de cause, par exemple, à Cergy-Pontoise ou à Tournon-sur-Rhône, au risque d’être traitée d’agent du Front national, par un amalgame dont vous apprécierez l’élégance. D’ailleurs, les pouvoirs publics, nous l’avons vu plus haut, ont été contraints de réagir en rendant légal le bail emphytéotique administratif à objet cultuel et en faisant juger par le Conseil d’Etat qu’est légal un tel contrat conclu pour une durée très longue au prix d’un euro symbolique.

  • En troisième lieu, la Libre Pensée met également tout en œuvre pour combattre la vague xénophobe qui, à la faveur des attentats, soulève le monde politique au nom d’une pseudo-laïcité dirigée contre les musulmans ou ceux qui sont considérés comme tels. Outre sa condamnation du projet d’inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité des binationaux, qui aurait conduit à introduire une inégalité entre Français au mépris d’un des principes fondamentaux dégagé par la Révolution française et qui n’a heureusement pas abouti, elle a pris activement part à deux autres discussions importantes qui ont agité le débat politique. D’une part, elle a soutenu la Cour de cassation qui, indépendamment de sa décision finale de validation du licenciement de la directrice adjointe de la crèche Baby Loup, a constamment jugé que les travailleurs conservaient leur entière liberté de conscience dans l’entreprise, sous réserve de restrictions proportionnées imposées par la nature du poste occupé. Plusieurs propositions de loi tendant à imposer la laïcité dans les entreprises sont jusqu’à présent restées lettre morte.

Le Gouvernement a tenté d’y donner suite en introduisant une disposition dans le projet de loi relatif à la modernisation du code du travail tendant à restreindre la liberté de conscience de tous les salariés d’une entreprise au prétexte d’une atteinte à son fonctionnement.

La Libre Pensée a publié un communiqué demandant le retrait du projet de loi dans son ensemble et de cette disposition en particulier.

L’Observatoire de la laïcité a relayé son analyse et cette partie du texte a finalement été abandonnée.

D’autre part, sous le quinquennat précédent, la Libre Pensée avait condamné la loi interdisant le port du voile intégral dans la foulée du débat sur l’identité nationale. Non seulement il n’appartient pas au Parlement de voter un texte intéressant trois cents personnes dans tout le pays mais l’émancipation des femmes musulmanes contraintes de porter ce vêtement ne saurait résulter d’une disposition discriminatoire et répressive. Lorsque l’Assemblée Nationale l’avait auditionnée, une grande surprise avait saisi les parlementaires présents qui attendaient d’elle un soutien « laïcard » et non une protestation véhémente de notre regretté président Marc Blondel.

CONCLUSION

Pour achever ce propos trop long, il paraît utile d’insister sur deux points.

  • En premier lieu, la vague xénophobe à laquelle nous assistons dans le monde politique s’inscrit dans un mouvement plus vaste de longue durée de remise en cause des libertés fondamentales. Le parquet devient le véritable directeur des enquêtes pénales alors qu’il n’est pas une autorité judiciaire indépendante au sens de l’article 66 de la Constitution du 4 octobre 1958. Les forces de sécurité sont unifiées sous la seule autorité du ministre de l’Intérieur, à rebours de toute la tradition républicaine. Les polices municipales et les officines privées de sécurité prospèrent.

Les mesures exceptionnelles de l’état d’urgence, maintenu en vigueur depuis pratiquement un an en l’absence de danger grave et imminent, sont désormais inscrites dans la loi ordinaire, notamment le droit de perquisitionner de nuit en l’absence de tout contrôle du juge. La captation des échanges électroniques privés sans contrôle du juge est également légale. Les fichiers de police contiennent des millions d’informations.

  • En second lieu, au-delà de leurs divergences, les trois plus vieilles associations laïques de ce pays, la Libre Pensée (1848), la Ligue de l’enseignement (1866) et la Ligue des droits de l’Homme et du citoyen (1898) ont uni leurs efforts, à chaque étape de ce processus de réduction des libertés individuelles qui se double d’un mouvement de mise en cause de la communauté musulmane dans son ensemble, pour défendre les fondements de la République.

Au prétexte que l’Islam serait incompatible avec notre manière de vivre, se met progressivement en place un système politique autoritaire. En Europe, l’exemple hongrois doit nous faire réfléchir même si la France n’est pas la Hongrie.

Je vous invite donc à méditer et à rejoindre le combat de la Libre Pensée qui a pour seule ambition la liberté des hommes et leur émancipation.

Je vous remercie.



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22 novembre 2015 - École Laïcité République - premier bilan

Succès du colloque "École Laïcité République" : 3 journées à Creil puis à Clermont, d’août à novembre (...)

5 juin 2015 - stand de la Libre Pensée à la fête de la Paix de Montataire le 7 juin 2015

La Libre Pensée de l’Oise sera présente et tiendra un stand à la fête de la Paix organisée à (...)

25 mars 2010 - Lu : "La fin d’une illusion" dans ’l’idée libre’ de mars 2010

L’IDÉE LIBRE est une revue dont chaque numéro est construit autour d’un dossier. Sa dernière (...)

22 février 2010 - Conférence sur le "Trésor de l’Ecluse" de Creil le 27 février

Pierre RIGAULT, membre fondateur de la Société Archéologique de CREIL, exposera, le samedi 27 (...)