QU’EST-CE QUE LA LIBRE PENSÉE ?

Résolution d’orientation adoptée au Congrès de Clermont-Ferrand (1970) de la Fédération Nationale de la Libre Pensée
lundi 14 novembre 2016
par  Lot 46
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Clermont-Ferrand fut le samedi 24 juin 1995 le siège d’un meeting national à l’initiative de la Libre Pensée "Contre les croisades d’hier et d’aujourd’hui, contre tous les cléricalismes, pour le respect de la loi de séparation des Églises et de l’État." Cette initiative visait à mobiliser contre la célébration organisée dans cette ville du "IXème Centenaire du Concile de Clermont et de l’Appel à la 1° Croisade". Des élus de droite comme de gauche avaient à cette occasion consacré des fonds publics pour préparer cette célébration qui prenait tout son sens quelques semaines seulement après que le pape Jean-Paul II ait écrit dans son encyclique "L’Évangile de la Vie" : " la démocratie ne peut être élevée au rang d’un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d’être la panacée de l’immoralité. "C’est parce que l’Église catholique n’a pas changé et que la Libre Pensée est restée fidèle à ses principes que nous pouvons publier, à l’usage de ceux qui nous rejoignent aujourd’hui, cette résolution adoptée dans la même ville de Clermont-Ferrand , il y a vingt-cinq ans. Préparée par André Rivry et Jean Cotereau , elle me semble au-delà de telle formule vieillie ou de tel point toujours soumis au débat, le témoignage d’une réelle fermeté dans la continuité d’une orientation indépendante qu’il nous faut continuer à défendre.

Michel Godicheau

Supplément N°2 à "Ce Qu’il Faut Savoir" N° 27 ISSN 1146-0776 NPCPPAP 71736- Directrice de la Publication Dominique Barbier - 8, rue de la Tremblaye 49610 Mûrs-Erigné .Édité et Imprimé par le groupe Francisco Ferrer de la Libre- Pensée .Siège social ; Hôtel de Ville 49800 Trélazé

CONGRES NATIONAL DE CLERMONT-FERRAND-1970

ORIENTATION DE LA LIBRE PENSEE

La Libre-Pensée, Organisation Populaire, de recherche philosophique et sociologique, qui a pour but de briser les chaînes du conditionnement de la pensée humaine, proclame que, ni la déclaration de principes, ni la déclaration de Rome, ne sauraient être remises en cause par l’étude qui vous est proposée :

Quelle définition moderne peut-on donner de la liberté de penser ?

La liberté de penser a été, de tous les temps, un impérieux besoin, pour certains hommes, de chercher à percer et à comprendre les secrets de la nature. Ils se sont naturellement heurtés à ceux qui, se posant en détenteurs d’une vérité révélée, prétendaient tout expliquer par la volonté divine. Il était dont inévitable que la pratique de la Libre-Pensée aboutisse à une attitude anti-religieuse et, dans la mesure où les religions cherchèrent à conquérir le pouvoir temporel, à une attitude anticléricale.

Cette opposition fondamentale de la Libre-pensée aux dogmes religieux et au cléricalisme ne saurait, sous aucun prétexte, être remise en question ; elle ne saurait non plus satisfaire pleinement les exigences du libre-penseur si l’on considère comme un fait indiscutable que la Société moderne ajoute aux sujétions religieuses d’autres sujétions d’ordre politique, économique, philosophique, moral, technocratique, qui constituent un danger permanent pour la liberté de penser et contribuent à maintenir l’humanité dans un état d’infantilisme. C’est donc en fonction de ce fait que la conception traditionnelle de la liberté de penser doit être, non pas modifiée, mais complétée de telle façon qu’elle apparaisse comme un humanisme moderne, rationaliste et universaliste qui, seul, permettra à l’homme de s’élever plus hqut dans sa propre condition.

L’attitude a-religieuse, l’agnosticisme ou ,l’athéisme sont désormais insuffisants à situer, à priori, la Libre-Pensée ; ils ne signifient rien s’ils ne s’insèrent dans une contestation plus générale qui tend à ne reconnaître aucun interdit, à désacraliser, non seulement les dogmes et les croyances de toutes natures, mais aussi les morales traditionnelles, les concepts philosophiques et politiques, dans la mesure où ils apparaissent comme des système ;; contraires à révolution des esprits et restrictifs des libertés. L’homme étant pour l’Homme l’être suprême, seule finalité admise par le libre-penseur, celui-ci se doit de considérer que tout moyen qui tend, sous quelque prétexte que ce soit, à restreindre ou à conditionner sa pensée, est une mutilation de sa personne et une agression contre l’humanité. Mais la liberté de penser ne peut être synonyme de vagabondage. La pensée ne peut être libre que si elle est informée, éclairée objectivement et non orientée, dégagée de toute contrainte et de toute idée préconçue ; elle ne peut se manifester que par la remise en cause, non seulement des vérités admises, mais aussi de ses propres certitudes, par une critique permanente des valeurs consacrées, par une recherche intellectuelle toujours plus audacieuse. C’est ainsi que le libre penseur s’efforcera de se soustraire au conditionnement de son milieu et de son époque par une analyse critique des événements et des sociétés, en vue d’engager une ligne de conduite personnelle, une éthique individuelle et collective ayant l’homme pour unique sujet.

ANTICLÉRICALISME

L’évolution permanente ou réelle des Églises en général et de l’Église catholique en particulier, les prises de position "progressistes" de certains prêtres et membres de la hiérarchie, l’agitation de ses contestataires peuvent justifier la question : "La lutte anticléricale est- elle toujours d’actualité.

Sans pour autant sous-estimer l’importance et les conséquences de ces faits, il appartient à la Libre-Pensée, à travers une analyse critique de la situation actuelle, de définir sa position, non pas en fonction d’apparences, mais essentiellement en fonction des réalités et de ses concepts fondamentaux.

On a depuis longtemps noté que toute doctrine basée sur des dogmes, soi-disant immuables quant à la conception du monde et à sa morale, est obligée, pour adapter ces dogmes à une société nouvelle, de recourir à des acrobaties intellectuelles qu’elle juge normales et que nous estimons marquées d’une certaine hypocrisie.

Les innombrables ralliements de l’Église au cours des siècles n’ont jamais été possibles qu’au prix de tortures de textes que sa morale admet et que la nôtre réprouve. Malgré ses efforts pour s’adapter au monde moderne, elle ne peut, sous peine de disparition, se libérer, ni de son dogmatisme, ni de son cléricalisme, dans la mesure où, dépositaire d’une prétendue vérité, elle-même créatrice d’une morale, elle tend à imposer cette morale au nom de sa vérité. Quand, pour se faire, elle cherche à s’assurer l’appui des gouvernements (lorsqu’elle n’est pas leur inspiratrice), quand, par son organisation fortement hiérarchisée et par son énorme puissance financière, elle intervient dans des problèmes qui intéressent tous les hommes, elle ne fait que rester fidèle à son histoire, quand bien même voudrait-elle apparaître sous un jour plus libéral.

En premier lieu et essentiellement, l’Église n’a cessé "de rejeter absolument l’athéisme." Il est certain qu’elle ne peut faire autrement, sous peine de se dénier toute raison d’être. Mais nous ne pouvons faire autrement que de nous élever contre ses condamnations, sous peine de nous renier. Il y a donc là une opposition absolue et irréductible que nous ne pouvons passer sous silence et qui, à elle seule, justifierait déjà notre action. Et la chose ne fait aucun doute, vu le texte conciliaire retenu par la Constitution apostolique "Gaudium et Spes". L’Église ne peut cesser de réprouver avec douleur et avec la plus grande fermeté, comme elle l’a fait dans le passé, ces doctrines et des manières de faire funestes qui contredisent la raison et l’expérience commune et font déchoir l’homme de sa noblesse native". Et cette condamnation se réfère en note à sept textes pontificaux des quatre derniers papes. En somme, l’épée de Damoclès reste suspendus sur la tête des mécréants que nous restons et il suffirait d’un changement de climat politique pour qu’elle tombe sur elle.

Notre honneur d’homme, notre dignité humaine sont, dès lors, toujours en question. Nous sommes en état de légitime défense. Étant donné la disproportion entre les forces matérielles de l’Église et les nôtres, d’une part, entre l’autorité dont elle jouit et celle dont nous disposons, d’autre part, il n’est pas d’argument, si dur soit-il à entendre, que nous ayons le droit d’écarter.

Nous nous devons d’instruire les croyants avec la sérénité, l’objectivité, mais l’implacabilité que comporte une information honnête et complète.

Cela s’appelle en clair une propagande antireligieuse, et ce qualificatif n’implique aucune intolérance de notre part, car en matière scientifique, la liberté de contestation ne saurait être limitée que par notre respect affirmé de l’Homme.

Nous réclamons la liberté de l’antireligion ; l’Église, rappelons-le, a réclamé la liberté religieuse mais, faut-il le préciser, ni la liberté de conscience, ni la liberté de penser. Elle l’a réclamée pour elle et les autres religions, dans les pays où, à tort ou à raison, elle se dit persécutée. La liberté de l’incroyance a été stipulée ailleurs, peut être dans la bouche d’un ou deux pères conciliaires, mais elle n’a été définie, ni garantie, nulle part. Toujours violée dans certains pays de la Péninsule Ibérique et de l’Amérique Latine, elle l’est également, quoique d’un façon moins brutale, dans nombre d’autres pays.

Ces violations concernent non seulement la liberté d’expression de la pensée, mais aussi celle de son élaboration.

En dépit de déclarations contraires, l’Église reste cléricale. Le seul fait qu’elle proclame sans cesse son droit absolu à être aidée par les États rend toujours valable l’affirmation que comporte nos statuts.

Un grief capital que nos adhérents mettent en avant à bon droit est qu’elle reste anti-laïque par le maintien de son enseignement parallèle, subventionné par l’État, malgré les déclarations fracassantes de certains membres de l’épiscopat français.

Dans d’autres domaines, faut-il rappeler que l’Église a maintenu son point de vue traditionnel quant à la régulation des naissances et à là législation du divorce (particulièrement en Italie) et que les interventions, soit de la hiérarchie, soit d’individualités se référant au catholicisme, tendant à l’interdiction de publications, films, pièces de théâtre, émissions radiophoniques ou télévisées, ne se comptent plus ? La cléricalisme apparaît précisément, dans la mesure où ces interdits,ne s’adressent pas uniquement aux croyants, quand l’Église, par ses appels aux autorités temporelles, par ses pressions sur le législateur, entend les imposer à l’ensemble des individus.

Aussi bien ce ne sont là que manifestations du cléricalisme catholique, celui qui nous apparaître plus évident parce qu’il nous menace le plus ; mais il appartient à la Libre-Pensée de dénoncer le rôle des autres religions dans le monde et des cléricalismes qu’elles engendrent, leurs responsabilités dans les nationalismes et les racismes de plus en plus virulents, en Israël, dans les pays arabes, en Irlande du Nord, pour n’en citer que les manifestations les plus récentes.

Rappelons la collusion permanente du cléricalisme et du capitalisme, avant de constater que, dans un grand nombre de pays, l’armée - ou plutôt ses chefs - ont instauré, avec le soutien ou la complicité des églises, des régimes autoritaires sur les ruines des démocraties, et ce n’est pas un fait du hasard s’ils sont des gouvernements cléricaux. Il leur faut une doctrine d’État qui les légitime, doctrine obligatoirement dogmatique, même lorsqu’elle est athée.

La Libre-pensée se fait donc un devoir de dénoncer les méfaits du militarisme et préconise un mondialisme anti-polémocratique [1]

Nous pourrions, hélas, longtemps encore énumérer les manifestations actuelles du cléricalisme et le seul fait qu’elles existent doit nous inciter, non seulement à continuer, mais à amplifier notre combat.

La Libre-Pensée se réaffirme donc anticléricale, au sens le plus large du mot, opposée à toute pression des religions sur cette chose, à ses yeux sacrée, qu’est la conscience autonome de tout homme. Notre anticléricalisme doit consister à "décléricaliser", à démystifier tous les problèmes, à en dénoncer sans faiblesse les altérations d’origine théologique, et à les restituer, face à l’opinion publique, dans une laïcité intégrale, du seul point de vue humain. Ainsi, loin d’apparaître comme une attitude négative, il s’insérera logiquement dans notre combat pour la libération de l’Homme.

LAÏCITE

L’attachement de la Libre-Pensée à l’idéal laïque ne peut être que solennellement réaffirmé. Les violations constantes dont sont l’objet la laïcité de l’Ecole et les lois de séparation de l’Église et de l’État doivent inciter les libres-penseurs à renforcer leur action, non plus de défense, mais de reconquête, tant est profonde la dégradation de la laïcité des institutions publiques (O.R T F., Hôpitaux, etc ).

En ce qui concerne l’État, une nouvelle séparation s’impose, afin de rétablir sa neutralité absolue vis-à-vis de toutes les religions et de tous les cultes, séparation qui devra s’étendre à l’ensemble du territoire.

La laïcité de l’État c’est, pour la Libre-Pensée, l’absence, dans le recrutement et le fonctionnement des services publics, de toute référence ou manifestation, non seulement religieuse, mais également partisane, qu’elle qu’en puisse être la motivation.

Quant à la laïcité de l’École, elle doit être, à travers l’enseignement dispensé, autre chose que l’ignorance volontaire des problèmes religieux, car la neutralité qui découle de cette attitude ne fait qu’activer la dégradation progressive de l’esprit laïque, illustrée par l’idée de laïcité OUVERTE émise dans certains milieux, par opposition à celle que nous connaissons jusqu’alors.

C’est également sous couvert de ce neutralisme que, par ailleurs, l’État établit des relations de plus en plus étroites avec l’école confessionnelle, lesquelles tendent vers une reconnaissance de fait et une validation officielle d’un enseignement parallèle et concurrentiel de l’enseignement public (Loi Barangé, Loi Debré et ses aménagements).

A ce neutralisme statique, à l’enseignement purement livresque duquel est exclue toute possibilité critique, la Libre-Pensée oppose une laïcité agissante, préconise des méthodes d’éducation de l’enfance et de la jeunesse qui ne soient ni aliénantes, ni orientées et qui consistent, plus à développer le sens critique, l’esprit d’analyse, la soif de savoir, qu’à accumuler simplement des connaissances. Cette laïcité devra promouvoir une éducation permanente, embrassant tous les domaines de l’activité humaine, qui aidera l’Homme à assumer la, responsabilité de son propre destin.

Devant le marasme dans lequel est actuellement plongé l’enseignement laïque en France, devant la désinvolture des pouvoirs publics face aux problèmes posés par le manque de maîtres, de professeurs, de locaux, d’universités, la Libre-Pensée se doit d’être, aux côtés d’autres associations se réclamant de la laïcité, au sein du C. N. A. L. notamment, l’élément dynamique qui, par ses suggestions hardies, son refus des compromissions et des demi-mesures, se montrera le plus ferme défenseur de l’idéal laïque.

QUELLE CONCEPTION DU SOCIALISME PEUT-ON DÉFENDRE A LA LIBRE-PENSÉE ?

Dans sa lutte pour la libération de l’individu et pour l’abolition des contraintes de toute nature qui freinent son épanouissement, la Libre- Pensée ne peut ignorer ni dédaigner les contraintes économiques qui, le plus souvent alliées aux contraintes cléricales, constituent un obstacle majeur à toute émancipation humaine. Il serait vain de faire ici le procès du capitalisme, tellement l’ensemble des libres-penseurs est convaincu depuis longtemps de ses méfaits et de la nécessité de sa liquidation. Il est donc logique que la lutte anti-capitaliste et anti-impérialiste soit, au même titre que la lutte anticléricale, incluse dans nos déclarations. C’est en ce sens que la Libre-Pensée peut se dire socialiste. Elle regrette que, de nos jours, le terme de socialisme donne lieu à des interprétations bien différentes et souvent ambiguës. Elle entend par socialisme la réalisation de la société sans classe, par la disparition des inégalités sociales existantes.

Mais elle ne veut aller plus loin dans sa recherche, se refusant à élaborer une doctrine et laissant à chacun de ses adhérents la faculté d’adopter la position politique ou syndicale qu’il aura choisie à la lumière de ses informations et de ses réflexions. Elle souhaite seulement, quelle que soit l’école dont il se réclame, qu’il essaie de faire triompher, partout où il milite, les principes qui sont les nôtres.

Socialiste au sens le plus noble et le plus généreux, la Libre-Pensée se refuse néanmoins à considérer le socialisme comme une fin. Il n’est, à ses yeux, qu’un moyen d’accéder à la liberté et à la dignité, qu’un moyen de favoriser la perpétuelle évolution de l’individu et des sociétés. Instrument du bonheur de l’humanité, il ne saurait être, ni contraignant, ni tyrannique ; il doit, au contraire, rejoindre l’humanisme qui est le nôtre dans le respect profond de la valeur morale de l’Homme, unique et irremplaçable.

Dans la pratique, la Libre-Pensée demeure indépendante à l’égard de toutes les formations ou écoles politiques et syndicales, existantes ou à venir ; elle ne participe à aucune compétition électorale. Mais ne pouvant rester muette face aux problèmes de l’heure, elle appuiera toute initiative, ainsi que toute action menée par d’autres organisations, dans la mesure où elles seront conformes à ses propres objectifs. Elle se réserve, par contre, le droit de dénoncer sans ménagement ni faiblesse, toute atteinte aux principes dont elle se réclame et toute compromission, sous quelque prétexte que ce soit, avec les forces d’oppression.

En tout état de cause, les alliances qu’elle pourrait contracter, les cartels ou mouvements auxquels elle pourrait participer, devront avoir un ou des objectifs bien définis et n’engageront, en aucune façon, la Libre-Pensée au-delà de ces objectifs. Dans le cas contraire, il serait de son devoir de se retirer, en rendant publiques les raisons de son attitude.

Ainsi, la Libre-Pensée, libre de toute attache politique, mais fidèle à ses principes, aura la possibilité de s’intégrer dans le grand courant contestataire, avec l’Homme pour seul critère, et pour seul guide : la Raison.

Juillet 1970


[1] anti-polémocratique=gouvernement des militaires


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