Repas à Lyon en hommage à Etienne Dolet

samedi 12 janvier 2008
par  lpLoire
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Mesdames, Messieurs, chers amis,

La Fédération Nationale de la Libre Pensée remercie les organisateurs de cet hommage à Étienne Dolet, l’Association Dolet et son président, de l’avoir invitée à s’exprimer. La Libre Pensée est très soucieuse de manifester sa reconnaissance à celles et ceux qui au cours des âges ont fait valoir les droits de la pensée libre. Une rubrique fréquente leur est consacrée dans la revue mensuelle La Raison et le sujet est aussi abordé - sous l’angle : quelle place leur est accordée dans l’espace public ? - dans un ouvrage de la Fédération Nationale Laïque des Monuments. Enfin notre revue culturelle L’Idée Libre a souvent l’occasion de les évoquer au gré des thèmes auxquels est consacré tel ou tel de ses numéros.

Le thème de mon propos est laïcité et liberté d’expression.

Vaste sujet. En quelques minutes on ne peut guère qu’esquisser quelques pistes de réflexion.

Permettez-moi tout d’abord d’essayer de dire pourquoi la laïcité est avant tout une réalité institutionnelle qui englobe et dépasse par exemple un concept comme celui de tolérance.

Bien entendu, la tolérance est dans la société d’ancien régime une aspiration philosophique primordiale et le traité que lui a consacré Voltaire, à la suite de l’affaire Calas, a, à cet égard, valeur de modèle. Ce concept a d’ailleurs évolué puisque chez Bodin par exemple, il semble ne concerner que la tolérance mutuelle que se doivent les religions entre elles. Notons au passage que cette position est celle qu’ont adoptée la plupart des Églises aujourd’hui, et notamment l’Église catholique. Dans son cheminement pour s’adapter à la modernité, cette dernière serait donc parvenue jusqu’à l’une des avancées importantes de la pensée philosophique des premiers temps de l’âge classique, fin XVIe, début XVIIe siècles ! Chacune et chacun, en ce début de XXIe siècle, peut ainsi apprécier le remarquable progrès accompli par cette religion qui aurait ainsi réussi à se débarrasser de l’un des carcans dogmatiques du concile de Trente, vieux de quatre siècles et demi ! Bel effort qu’on ne saurait manquer de saluer !

Quant à ce qui lui reste à faire, comme ce qui reste à faire d’ailleurs à toutes les autres religions, pour que la théorie devienne pratique, en matière de tolérance effective, chacune et chacun peut certes avoir son appréciation, mais les faits quant à eux ne sont pas affaire d’opinion. Et quand l’association Croyances et Libertés mise en place par la Conférence épiscopale de France porte plainte contre telle représentation inspirée de la Cène et reproduite en affiches à des fins publicitaires, nous ne sommes pas dans le domaine des idées pures, nous sommes sur le terrain de la vie sociale concrète. Quand un juge italien, le juge Tosti, se voit suspendu d’exercice et condamné à de la prison pour refuser de juger sous un crucifix apposé au mur du Tribunal, quand on sait que l’instance supérieure auprès de laquelle le juge a fait appel confirme que la disposition adoptée sous le fascisme prévaut sur la laïcité, vocable employé sous la forme république laïque dans la Constitution italienne en vigueur, on mesure la distance entre les intentions proclamées et la réalité vécue.

C’est évidemment sur ce terrain que la religion, en s’immisçant dans la vie publique, peut porter - et porte de fait - atteinte à la liberté d’expression.

C’est qu’en effet, la réalisation pleine et entière de la tolérance, qui englobe déjà, à la fin du XVIIe siècle, dans la pensée de Bayle, le droit d’être athée, suppose, pour devenir réalité sociale, l’avènement de la laïcité institutionnelle, qui vaille non seulement dans les mots mais dans les faits.

Laïcité : le mot, on le sait, est tardif. Le fait a précédé le mot puisque la Révolution américaine sous l’impulsion des Thomas Jefferson et des Thomas Paine décide de la Séparation entre l’État et ce qui relève de la conviction intime, comme la religion. Acte fondateur de la laïcité dont la valeur dépasse les seuls États Unis. La Révolution française reprend cette avancée en proclamant, en 1795 comme on sait, la Séparation des Églises et de l’État. La formule concordataire imposée par Bonaparte, premier Consul, met fin à cette conquête et il faudra attendre la Commune de Paris puis la première partie de la Troisième République, avant la coupure tragique de la première guerre mondiale, pour voir successivement l’école, puis l’État, être laïcisés. D’autres pays seront partie prenante de ce mouvement qui est véritablement celui de la modernité.

On ne mesure pas assez quel acquis considérable de civilisation constitue la laïcité institutionnelle. En établissant la séparation, le législateur libère les opinions de toute tutelle. Il est inquiétant d’ailleurs à ce propos de constater comme l’a fait la Fédération nationale de la Libre Pensée à de multiples reprises, qu’aujourd’hui certaines des autorités politiques de ce pays portent atteinte à cette grande avancée de la démocratie. L’État n’a-t-il pas décidé récemment de s’octroyer en quelque sorte le droit de s’immiscer dans la doctrine de la religion islamiste en mettant en place une instance paragouvernementale qui déciderait de ce qui est conforme ou non conforme ? N’est-ce pas nous faire retourner à une situation concordataire aggravée puisque à la manière de Napoléon, avec les fameux articles organiques, le pouvoir politique tiendrait un culte en tutelle ?

L’État ne se doit-il pas d’observer la seule attitude de principe qui soit conforme à la laïcité ? Selon le terme de la loi de Séparation de 1905, il ne « reconnaît » aucun culte. Évidemment, ce mot ne signifie pas que l’État ignorerait leur existence ! Mais il signifie dans son acception juridique que les affaires religieuses ne sont pas de son ressort ni de sa compétence, que celles-ci appartiennent à une sphère du comportement humain à propos duquel l’État, comme tel, ne saurait émettre quelque point de vue que ce soit, ce qui, en contrepartie, signifie que toute religion doit strictement se cantonner dans la sphère privée. Toute confusion sur ce point est contraire à la démocratie. L’État, en s’accordant un droit de regard sur la doctrine des religions, et les religions, en prétendant exercer un droit d’ingérence dans la sphère publique, ouvrent la porte aux immixtions réciproques, mortelles pour la démocratie.

Car il faut revenir à l’autre versant de la laïcité, celui de la liberté d’expression pour les individus, tant chacun des individus pris à part que des individus associés à leur convenance ; l’État laïque ne saurait régenter l’expression des opinions en tant que telles. La parole, l’écrit, l’image sont déclarées libres. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen proclame : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement. » Il est vrai qu’elle ajoute après l’adverbe « librement » : « Sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. »

Un débat s’ouvre alors et je n’ai ni le temps ni la prétention de m’y risquer. Je me bornerai à une remarque sur l’usage de cette liberté.

La Libre Pensée relie complètement la liberté d’expression à la capacité de jugement. En ce sens elle est dépendante de la réalisation de l’idéal consistant à « rendre la raison populaire » comme le disait Condorcet. Pour la Libre Pensée, ce lien suppose donc que la liberté d’expression garantie par la totale laïcité de l’État s’assortisse de la laïcité de l’enseignement, c’est-à-dire d’un enseignement détaché de tout dogme ; c’est là, et là seulement, que peut se construire l’esprit critique.

En son absence, la liberté risque de n’être qu’un vain mot. Beaucoup de bons esprits l’ont souligné : c’est en tout cas, l’un des plus grands, Condorcet, déjà cité, qui l’a mis à la base de son projet d’instruction publique.

La laïcité ne permet-elle pas d’échapper à la géométrie variable des décisions d’une instance située au dessus de la société comme une Cour de justice, fût-elle européenne, ou l’État lui-même ? Pour nous, la laïcité protège ce dernier de ses propres dérives et contradictions. C’est pourquoi la Libre Pensée est laïque parce qu’elle considère que les libertés n’ont pas à être accordées et mesurées par une puissance qui pourrait ne pas les accorder : avec la laïcité elles acquièrent, pour reprendre une expression d’Henri Pena-Ruiz, un « caractère originaire ».

En matière d’expression, il n’est pas de limites à imposer de l’extérieur : c’est la raison de chacun qui est seul juge, c’est le développement de cette raison qui est donc seul à même de donner à chaque citoyen la capacité de prendre ce qui lui convient dans les vastes champs de la pensée, disons « productrice », qu’elle soit en quête de vérité, ou qu’elle soit investie dans l’une des multiples formes de l’expression artistique. Cela suppose que, de leur côté, les « producteurs » en ces domaines, comme les journalistes, les scientifiques, les artistes, soient totalement libres de livrer au public le fruit de leurs travaux.

On peut penser qu’un code implicite de déontologie fait à chacun prendre la mesure de ses responsabilités mais là encore c’est une question d’ordre privé. Si certaines professions codifient leurs devoirs, c’est en fonction de leur spécificité et, d’une certaine manière, c’est une extension d’une démarche privée.

Aucune censure de l’expression n’est légitime.

Aucun interdit ne saurait être prononcé contre elle.

C’est un droit absolu.

Mais de façon combinée, le droit aux Lumières est également un droit absolu.

Je ne crois pas trahir la pensée de Dolet en disant qu’elle a œuvré en ce sens, à son époque, dans les conditions littéralement terrifiantes qui prévalaient alors. En défendant la laïcité, cadre institutionnel de la liberté de penser et de la liberté d’exprimer cette pensée, La Libre Pensée salue donc la mémoire d’Étienne Dolet, victime du fanatisme.

Elle salue en son œuvre l’une des contributions les plus courageuses à l’émancipation humaine. Cela vaut bien un timbre, cela vaut bien une statue.

Je vous remercie.

Pierre Roy

mars 2006


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