Alain Sager, philosophe de la Société Voltaire, présente la Libre Pensée

mercredi 24 juin 2015
par  lpOise
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L’ESPRIT LAÏQUE, LUMIÈRE NATURELLE DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L’HUMANITÉ, une conférence d’Alain Sager, le 22 juin 2015

En réponse aux atteintes à la Laïcité faites par la mairie de Nogent-sur-Oise, (voir les articles précédents de la page de la LP60) la LP60 a organisé très rapidement, le 22 juin 2015, une conférence débat à laquelle ont répondu présents plusieurs conférenciers et de nombreux citoyens Nogentais. Un compte rendu suivra. Voici en priorité la première des conférences, celle de Monsieur Alain Sager, qui est à la fois citoyen de la ville de Nogent et philosophe de renom.

Pour les absents excusés, il a bien voulu nous donner le texte de sa conférence. Qu’il en soit grandement remercié.

La conférence d’Alain Sager, a aussi été enregistrée.

L’ESPRIT LAÏQUE, LUMIÈRE NATURELLE DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L’HUMANITÉ

Je peux intervenir ici au nom de la Société Voltaire, dont le secrétaire général m’a déclaré soutenir « à 200 % » l’initiative de cet après-midi. La Société Voltaire est une société savante, qui s’implique dans l’actualité, comme ce fut le cas en janvier dernier, lors des manifestations qui ont vu surgir la figure et l’œuvre de Voltaire, notamment le Traité sur la tolérance. Rappelons que de nombreuses sociétés de libre pensée, nées entre 1879 et 1914, se sont placées sous le patronage de Voltaire.

Mais ma présence est d’autant plus naturelle qu’on a assisté récemment à une convergence d’attaques contre la Libre Pensée, depuis une élue régionale du Front fasciste qui la qualifie de « sectaire », voire même de « raciste » ( !?), jusqu’au maire de Nogent qui la dénonce comme un repaire d’ « intégristes », ou encore d’ « ayatollahs de la laïcité ». L’invective en lieu et place de la « lumière naturelle » : il faut quand même s’inquiéter de la dégradation des mœurs et du débat politiques.

Alors, par où commencer ?

« Les lois de laïcité sont injustes d’abord parce qu’elles sont contraires aux droits formels de Dieu. Elles procèdent de l’athéisme et y conduisent dans l’ordre individuel, familial, social, politique, national, international (…). Elles tendent à substituer au vrai Dieu des idoles (la liberté, la solidarité, l’humanité, la science, etc (….). De fait, elles sont l’œuvre de l’impiété, qui est l’expression de la plus coupable des injustices ».

Ainsi s’exprimait le 10 mars 1925 l’assemblée des cardinaux et des évêques de France. Bien sûr aujourd’hui, les prélats ne s’expriment plus de cette façon. Leur influence ne s’exerce plus par le biais de l’épée ou de l’arquebuse. Ils ne lancent plus d’anathèmes, c’est-à-dire des condamnations irrévocables.

Mais on peut se demander si l’hostilité à la laïcité et à son esprit est définitivement enterrée, et on peut constater aujourd’hui encore de multiples tentatives pour les contrer, émanant de divers horizons. On assiste à une double offensive, d’abord « par le haut », sous la forme d’interventions et de pressions publiques, au plus haut niveau. Et ensuite « par le bas », sous la forme d’un interventionnisme dans la sphère associative, sociale et éducative.

Je ne vais pas parler de la laïcité comme catégorie politique, mais de l’esprit laïque, c’est-à-dire des principes intellectuels et des notions dont la laïcité est irriguée. Je parle de principes et non de valeurs. Une valeur, ça se démonétise, ça monte et ça descend, comme à la Bourse. Un principe, du latin princeps, c’est à la fois ce qui vient en premier, et ce qui guide, ce qui conseille. En toutes choses, il faut savoir à quoi l’on doit donner la première place et s’y tenir. L’esprit laïque est un principe. Évidemment je vais me contenter de quelques jalons. J’invoquerai quelques présences irréfutables, mais je suis bien conscient qu’il y aura aussi de grands absents.

Partons du titre proposé : « l’esprit laïque, lumière naturelle de la république et de l’humanité ». Rappelons que le mot « laïque » vient du grec laos. En grec, il y a trois mots pour désigner le peuple. On peut d’ailleurs essayer de repérer dans les discours politiques le sens qui est donné à chaque fois au mot peuple.

D’abord ethnos : c’est le niveau infra ou sous-politique, le peuple conçu sous l’angle de la parenté ou du lignage, de la tradition familiale ou de la consanguinité. C’est ce sens qu’emploie le parti auquel je faisais allusion tout à l’heure, et c’est pourquoi à la lettre il n’est pas républicain.

Laos, au contraire, c’est le peuple en tant qu’unité indivisible, non réductible à des communautés éparpillées. L’esprit laïque considère les individus sous l’angle de leur appartenance à la Cité, quelles que soient leur origine, leurs coutumes ou leurs croyances. C’est la base et la condition sine qua non du peuple comme demos, c’est-à-dire comme corps politique constitué et agissant, le peuple de la démocratie. L’expression « lumière naturelle » est synonyme de raison humaine. Elle figure dans le titre d’un dialogue inachevé de Descartes, qui pourrait à lui seul qualifier un aspect essentiel de l’esprit laïque : « la recherche de la vérité par la lumière naturelle qui, toute pure, et sans emprunter le secours de la religion ni de la philosophie [ici est visée la philosophie aristotélicienne, servante de la théologie] détermine les opinions que doit avoir un honnête homme, touchant toutes les choses qui peuvent occuper sa pensée ».

Mais nous disons que cette « lumière naturelle » guide et oriente à la fois la république et l’humanité. Pourquoi ? Parce que la Révolution française a lié expressément ces trois éléments. Mesurons un instant le fait suivant assez incroyable, qui demeure encore une énigme pour les meilleurs historiens.

Le 5 mai 1789, les Etats généraux s’ouvrent. Y participent les députés des assemblées de bailliage, qui sont venus avec des doléances purement locales. Moins de quatre mois plus tard, les représentants de l’Assemblée constituante s’adressent à l’humanité toute entière, et promulguent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789). Du particularisme le plus restreint on passe brusquement à la dimension de l’universel.

La naissance de la Première République en 1792 reste marquée par cette idée que le sort de la nation française est indissolublement lié à celui de tous les hommes. Face à l’Europe coalisée, les armées révolutionnaires entrent en Belgique ou en Savoie, avec la perspective de fonder des « républiques-sœurs ».

Donc, l’esprit laïque doit lui-même être compris comme ouverture à l’universel, sur la base d’une « lumière naturelle » dont tous les hommes sont porteurs. C’est quelque chose qui doit être pris en compte quand on parle à tout bout de champ d’une soi-disant « laïcité à la française ». Même si évidemment la laïcité est aussi en France le produit d’une histoire spécifique, laos c’est le peuple de l’humanité. Mais comment définir plus précisément cet « esprit » laïque ? Le philosophe Alain en donne un bon résumé dans un de ses « Propos », datant du 20 juillet 1927. « L’esprit laïque serait donc l’esprit. Non pas une doctrine mais une manière hardie de juger toute doctrine et un profond mépris pour les moyens extérieurs ». Dans ces « moyens extérieurs », il range l’éducation, l’imitation, l’opinion unanime et les convenances sociales.

Bien sûr, Alain, ce grand éducateur, ne rejette pas ces « moyens » en tant que tels. Mais le jugement libre de tout un chacun passe par l’émancipation à l’égard des acquis et des conditionnements auxquels l’individu est initialement soumis. On reconnaît ici l’influence de Descartes mentionné tout à l’heure.

Chacun doit juger au moyen de sa « lumière naturelle », c’est-à-dire l’exercice de sa raison autonome. L’esprit laïque, c’est avoir le courage de la libre pensée.

Et Alain poursuit : « l’esprit laïque ne déciderait donc point qu’il faut croire mais au contraire qu’il faut savoir, examiner, peser, et enfin librement et virilement croire, si l’on décide de croire (…). L’examen est laïque ; le doute est laïque. L’esprit est laïque ».

« L’esprit est laïque ». Retenons cette formule. Cela signifie qu’en aucun cas l’esprit ne peut être confondu avec des formes quelconques de spiritualité, de méditation, ou d’expériences de conscience, mystiques ou autres.

Si l’on voulait vraiment remonter à l’origine de l’esprit laïque, on pourrait citer le grec Parménide, l’un des pères de la philosophie. Il y a 2500 ans, dans un fragment de son poème De la nature, il nous recommande :

Résiste à l’habitude, aux abondants prétextes Qui pourraient t’entraîner à suivre ce chemin Où œil aveugle, sourde oreille et langue encore Régentent tout ; plutôt, juge avec ta raison

Sans que le phénomène ait rien de « miraculeux », on peut dire qu’ici l’esprit grec trace une ligne de démarcation stricte entre le mythe et la raison, entre la croyance et la vérité objective, entre l’adhésion au merveilleux et l’examen critique. Contre certains théologiens, anciens ou nouveaux, et diverses tendances actuelles, il faut conserver cette ligne de démarcation entre les différentes mythologies religieuses (dont font partie les trois monothéismes) et l’exercice de la raison méthodique et éclairée.

Je dis cela parce que j’ai entendu, sur les ondes de France-Culture un certain Ghaleb Bencheikh, théologien de son état et président d’une « Conférence mondiale des religions pour la paix ». Il plaide pour ce qu’il appelle une « raison émergente ». Il s’agirait de favoriser une synthèse entre la rationalité scientifique (techno-sciences, génétique, sciences cognitives) et l’exigence de transcendance et de spiritualité dont les individus seraient porteurs. Un mélange, donc, de rationnel et d’irrationnel, de lumière naturelle et de lumière surnaturelle.

D’abord la raison ne se cantonne pas au domaine de la science. Comme le disait Descartes, elle concerne « toutes les choses qui peuvent occuper » la pensée de l’individu. Il n’existe pas de domaine réservé pour la religion ou le mysticisme. Et ensuite, dans l’optique de cette « raison émergente », quelle place serait faite aux incroyants, à ceux qui défendent une pensée athée ou agnostique, ou à ceux qui sont rétifs à toute vapeur métaphysique ? L’esprit laïque, lui, sans la recommander ou la prôner, laisse une place à l’incroyance, au nom justement de la « lumière naturelle ».

Cela étant, la croyance en tant que telle n’est pas rejetée par l’esprit laïque. On peut croire si on décide de croire. L’esprit laïque consiste à dire qu’on est aussi bien libre de croire que de ne pas croire. Alain dit qu’on peut juger librement, « même contre la lumière naturelle ». Cela signifie qu’on peut choisir d’adhérer à une croyance irrationnelle, à condition que ce choix découle d’une démarche autonome.

L’esprit laïque, nous disait Alain, sait « peser ». Ce qui signifie « penser ». En latin le verbe pensare, d’où est dérivé notre verbe penser, signifie peser. Quand on pense, on pèse le pour et le contre, le juste et l’injuste, on estime le poids respectif des idées et des notions, des thèses et des arguments en présence. Et quand on juge, on décide de quel côté doit pencher un plateau de la balance. Ou bien si aucun plateau ne doit pencher !

On dira que nous sommes bien loin de la République. Ce n’est pas si sûr ! Ce serait le moment d’évoquer l’humanisme de Cicéron, et la jonction qu’il opère entre la liberté de pensée et la conception de l’Etat. Sunt enim judicia libera : car les jugements sont libres, nous dit celui qui avait une conception universelle de la raison et de la société humaines. Et en même temps, Cicéron a résolument affranchi la science et la politique du joug de la religion. On pourrait à cet égard parler de son immense influence sur Voltaire, son disciple. Mais je réserve la primeur de cette question à l’occasion d’une nouvelle éventuelle invitation de la Libre Pensée.

Opérons néanmoins un saut dans le temps. En juin 1792, à l’occasion d’agitations populaires autour de la Fête-Dieu, Pierre-Louis Manuel, procureur de la Commune de Paris, envoie une lettre-circulaire aux comités des 48 sections de la capitale. Dans son Histoire socialiste de la Révolution française, Jean Jaurès voit dans ce texte la nette affirmation de ce qu’il appelle lui-même « la libre pensée ».

Que dit Manuel ? « C’est à la saine philosophie, c’est à l’instruction bien dirigée que nous devons laisser le soin de propager la lumière, d’étendre l’empire de la raison et de préparer l’anéantissement de tous les préjugés sous le joug desquels les hommes ont été courbés trop longtemps ». Ca, c’est du Parménide, dénonçant ces bavards aveugles et sourds, qui veulent tout « régenter ».

Mais Manuel enchaîne immédiatement : « les fonctionnaires publics nommés par le peuple ne peuvent, comme magistrats, assister à aucune cérémonie religieuse de quelque culte que ce soit ; car alors ils seraient forcés d’assister à toutes. Il ne peut y avoir, dans un pays libre, d’autre culte dominant que celui de la loi ».

Jaurès a raison de voir dans ce texte à la fois l’affirmation de la laïcité et de la « libre pensée », et celle du « rationalisme de l’Etat moderne ». La défense de l’esprit républicain et la prééminence de la raison sont liées. La République est le seul régime capable de garantir la libre activité de la raison. En retour, celle-ci donne ses fondements à l’établissement de la République et assure sa défense.

Il faut absolument combattre l’idée que la religion pourrait favoriser le lien social et contribuer en quelque sorte à la constitution et à l’unité de la nation. Dans l’histoire, bien des peuples se sont constitués en corps politique sans recourir au symbolisme religieux. On peut même dire que, même s’il ne se concrétise pas parfaitement, l’esprit laïque est invoqué comme la référence quand il s’agit de propager l’idée de liberté et celle de sujets libres et égaux en droits.

Enfin, l’esprit laïque ne constitue pas en lui-même une morale. Mais il montre la voie d’une morale indépendante de tout recours religieux. On en trouve la meilleure expression dans la « cinquième période » de l’ouvrage de Condorcet, l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain.

Voici ce que dit Condorcet : « Cette ressemblance dans les préceptes moraux de toutes les religions, de toutes les sectes de philosophie, suffirait pour prouver qu’ils ont une vérité indépendante des dogmes de ces religions, des principes de ces sectes ; que c’est dans la constitution morale de l’homme qu’il faut chercher la base de ses devoirs, l’origine de ses idées de justice et de vertu ».

Voilà ce qu’il est bon de rappeler, à l’heure où la notion de dieu finirait par se banaliser et être validée dans le champ politique, et où la forme du religieux deviendrait un modèle acceptable pour définir et conforter le lien social sacralisé.

L’esprit laïque est étranger à toute religion, même civile. C’est pourquoi en aucun cas il ne peut être « intégriste ». D’autant qu’il affirme la priorité du droit de l’individu par rapport à toute appartenance communautaire. Mentionnons pour finir cette définition donnée en 1887 dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, édité sous la direction de Ferdinand Buisson. L’esprit laïque, c’est avant tout « le droit et le devoir de parler haut et ferme au nom de la raison, de ne jamais consentir à baisser pavillon par ordre devant une autorité quelconque ».

Alain Sager.



voir aussi l’émission du 11 septembre sur Arte Philosophie http://sites.arte.tv/philosophie/fr : "Voltaire, la tolérance est-elle politiquement incorrecte ?"


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