« Être citoyen du Monde c’est parier pour la survie de l’humanité. » - une conférence de Jean-Louis Fischer : Jean Rostand (1894-1977) Combattant engagé contre la guerre.

mardi 30 avril 2013
par  lpOise
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« Un honnête homme, n’est ni Français, ni Allemand ni Espagnol : il est citoyen du monde et sa patrie est partout. »

Cyrano de Bergerac

Nous publierons très prochainement un compte rendu de la réunion qui s’est tenue dimanche 28 avril 2013 à Thiescourt en présence de citoyens et militants de la LP, LDH, ARAC, Mouvement de la Paix, Cercle Condorcet (Ligue de l’Enseignement) ALAMPAC, Union Pacifiste, de responsables syndicaux et d’élus de la République.

La conférence donnée par Jean-Louis Fischer, qui a été longuement applaudie, est d’ores et déjà disponible.

Elle rappelle la position défendue par Jean Rostand qui fut Président national de la Libre Pensée. La Libre Pensée d’aujourd’hui poursuit toujours son combat. Il est temps de rappeler ses analyses.

Jean Rostand (1894-1977) Combattant engagé contre la guerre.

« C’est samedi, à onze heures du soir. Il avait le dessus du dos enlevé par l’obus, dit Marchal et comme coupé par un rasoir. Besse a eu un morceau d’obus qui lui a traversé le ventre et l’estomac. Barthélemy et Baudex ont été atteints à la tête et au cou. On a passé la nuit à cavaler au galop dans la tranchée, d’un sens à l’autre, pour éviter les rafales. Le petit Godefroy, tu le connais ? Le milieu du corps emporté ; il s’est vidé de son sang sur place, en un instant, comme un baquet qu’on renverse : petit comme il était c’était extraordinaire tout le sang qu’il avait ; il a fait un ruisseau d’au moins cinquante mètres dans la tranchée. Gougnard a eu les jambes hachées par des éclats. On l’a ramassé pas tout à fait mort. Ça, c’était au poste d’écoute. Moi, j’y étais de garde avec eux. Mais quand c’t’ obus est tombé, j’étais allé dans la tranchée demander l’heure. J’ai retrouvé mon fusil, que j’avais laissé à ma place, plié en deux comme avec une main, le canon en tire-bouchon, et la moitié du fût en sciure. Ça sentait le sang frais à vous soulever le cœur. » Henri Barbusse, Le Feu, 1916 (p. 63-64 des éditions Gallimard, 2007.)

Réformé de l’armée, Jean Rostand s’est engagé en 1915, comme infirmier, à l’Hôpital militaire du Val de Grâce, dans le service du professeur Hyacinthe Vincent, où il participe à la fabrication du vaccin antityphique. Observateur de la nature et de l’Homme, Rostand est à l’écoute permanente de la guerre ; il en sera un témoin et son témoignage, il l’exprime par l’écriture, éprouvant suivant la formule de l’un de ses biographes André Juste, « … cette nécessité intérieure connue de tous ceux qui éprouvent le besoin incoercible de fabriquer des phrases avec les soubresauts de leur âme. » De cette nécessité, de ce besoin de dire sinon de crier, ce que beaucoup vont taire, Rostand trace un tableau sociétal de la guerre des tranchées particulièrement émouvant et réaliste, violent et critique. Toutefois, Jean Rostand, le biologiste, l’écrivain, ne s’est pas engagé dans le seul combat contre la guerre ; il a milité contre l’armement nucléaire et le nucléaire civil, contre la peine de mort, contre « l’orgie médicamenteuse » et la pauvreté des crédits alloués à la recherche fondamentale et médicale, et les subventions inadmissibles allouées aux hôpitaux et aux Universités. Très attaché à l’Instruction publique, il rendra un hommage à Jean Macé fondateur de La Ligue de l’Enseignement et pour un enseignement laïque et obligatoire, rappelant cette définition de Edouard Herriot de la démocratie « La démocratie, c’est le régime qui n’est fondé que le jour où un enfant venu de quelque point que ce soit de l’horizon, peut accéder jusqu’aux plus hauts sommets du savoir, et plus tard de la hiérarchie sociale, sans avoir à présenter d’autres arguments que ceux de sa volonté de travailler et de son désir de s’instruire. » et Rostand de répondre :

« Mais l’enseignement n’est pas seulement l’œuvre du corps social d’aujourd’hui ; il est aussi l’auteur du corps social de demain. S’il reflète l’État présent, il prépare l’État futur. Tout ce que gagne en lui la chose publique fait lever de nouveaux espoirs. A proportion qu’il se démocratise, soyons sûrs qu’en retour il nous démocratisera. » Jean Rostand était membre de l’Académie Française, Président du Mouvement contre l’armement atomique, Président d’honneur de la Libre Pensée ; il a été en France l’un des premiers biologistes à défendre cette nouvelle science : la génétique. Scientifique, chercheur passionné, vulgarisateur des sciences de la vie, historien de sa discipline, humaniste, Jean Rostand a laissé une œuvre importante, témoin de sa pluridisciplinarité.

Pour le grand public, Jean Rostand est surtout, ou a été, connu comme l’homme aux grenouilles, comme le biologiste qui n’hésitait pas à user de la presse, des ondes ou du film, pour expliquer les dernières avancées concernant les sciences du vivant et de la bio-médecine. Moins connue reste son œuvre d’écrivain, de pamphlétaire, de moraliste. Moraliste étant pris ici dans le sens de l’écriture des La Rochefoucault ou des Chamfort. C’est dans ce champ intellectuel du mal nommé, « le solitaire de Ville d’Avray », que nous allons explorer la verve rostandienne en matière de manifeste contre la guerre, dévoilant un homme d’engagements, d’humanité et de paix. Concernant cette période de la première guerre mondiale il écrira deux livres publiés, l’un chez Stok et l’autre chez Bernard Grasset, en 1919 et 1921 : le premier, Le retour des pauvres, sous le pseudonyme de Jean Sokori et le second, Pendant qu’on souffre encore sous son patronyme. En raison de la richesse des contenus, et des commentaires qu’ils initient, de ces deux écrits, nous nous attarderons un instant sur le second, en insistant sur quelques citations.

C’est en 1919 que Jean Rostand écrit Pendant qu’on souffre encore ; c’est-à-dire dans ce moment du deuil de son père Edmond Rostand, décédé le 2 décembre 1918 de la grippe dite espagnole, la plus meurtrière des pandémies grippales ; le virus responsable de cette grippe causera en France plus de 400 000 morts, et entre 20 et 100 millions dans le monde, ajoutant ainsi un peu plus de souffrance aux souffrances de la guerre. Quatre parties rythment ce pamphlet, « Celui qui aime », « Celui qui ne veut pas mourir », « Un apologiste de la guerre » et pour terminer « Pendant qu’on souffre encore ».

« Celui qui aime »

C’est l’histoire de la séparation de celui qui part au front, sans espoir d’un retour, et de celles ou ceux qui restent : « Celui qui aime absolument un être ne peut admettre qu’il faut que cet être soit broyé, déchiqueté. » C’est la femme qui parle, celle pour qui la souffrance sera certainement ressentie au plus profond de son être et qui crie l’injustice face au crime de guerre. Car c’est bien ainsi qu’il faut désigner celui qui, condamné d’avance, sera rendu avec cette mention, mort pour la Patrie, mais assassiné pour la mère ou l’épouse. Rostand imagine alors les paroles que pourrait prononcer cette femme : « C’est par la violence que vous l’avez pris, que vous le gardez et que vous le détruisez. Le jour où il m’a quittée pour appartenir à vos lois, il était condamné d’avance. Lorsqu’il me sera rendu mort, je le considérerai comme assassiné, et vous n’obtiendrez pas de moi une de ces minutes d’exaltation, voire même de compréhension, pour la cause à laquelle vous l’avez contraint de se dévouer. » L’humanité se caractérise par son dualiste de penser et d’actions ; toute son histoire est perpétuellement sanctionnée par les débats dualistes que ce soit en matière de politique, de morale, de savoir, de droits et de justice. Régulièrement confronté aux idées, à la morale à l’idéologie, l’Homme doit faire son choix pour asseoir sa personnalité, même si pour certain, selon l’expression de Jean-Paul Sartre, « ne pas choisir c’est également faire un choix ». Ici, Rostand privilégie la femme refusant le choix de se taire et n’admettant pas de prendre pour une fatalité, fatalité honorable, la mort du fils ou du mari sur le champ de bataille : « Je n’accepte pas pour lui la loi naturelle ; la maladie, en nuisant à son jeune corps, me paraît sacrilège ; et vous voulez que je m’incline devant vos artificielles lois sociales ! Non. Que celles d’entre les femmes qui ont le cœur étrangement conformé contemplent sans colère le cher cadavre, pourvu qu’il soit entouré d’un linceul tricolore ! Je ne suis pas de ces heureuses là. Sa mort me paraît aussi détestable, aussi inadmissible, en quelque lieu et pour quelque motif qu’elle se produise. Je ne puiserai aucun adoucissement dans le fait qu’elle se sera effectuée au champ d’honneur, en service commandé. » Rostand, dans des phrases bien ciselées, rend compte de ce dualisme de la pensée entre le héros de guerre et la femme qui a perdu l’être cher. Seule, elle ose se révolter, se pourvoir en être humain qui pense que la vie mérite d’être honorée, respectée et qu’aucune idéologie, politique ou patrie ne méritent que l’on meurt pour elles. Le sacrifice de l’être aimé est sans commune mesure face au devoir exigé : « Sa vie, poursuit la femme, me paraît tellement incommensurable avec tout ce que vous disposez en regard ! Jamais je n’admettrai qu’il puisse y avoir une équivalence entre sa vie et les buts que vous me proposez. Je n’apercevrai jamais le rapport que vous croyez établir entre la souffrance de celui que j’aime et je ne sais quelle aventure de patries ! « A un certain degré d’amour pour un être, on ne voit pas plus loin que cet être. Il vous bouche l’horizon. « Que les hommes, eux ne redoutent pas la mort ; qu’ils n’hésitent pas à s’y précipiter dès qu’on le leur commande, qu’ils trouvent indigne de revendiquer leur droit à la vie, qu’ils ne veuillent point déchoir, ces pauvres héros, jusqu’à demander de vivre, je comprends leur fierté de mâles. Mais nous ? Nous qui les aimons, n’est-ce pas notre vrai devoir de les défendre avec acharnement contre les cupidités de quelques uns, l’indifférence du plus grand nombre et leur propre héroïsme ? Osons élever à leur place le cri animal de l’instinct qu’ils ne veulent pas se résoudre à pousser. » (p. 27-28)

A côté du héros, de celui pour qui le sacrifice de sa vie est une banalité dans l’existence même de l’homme, celui que l’on désigne et oblige à monter au feu, oubliant à cet instant, qu’il fait fonctionner pour une ultime fois ces extraordinaires et uniques fonctions vitales qui font de lui un homme, non pas un homme parmi les hommes, mais homme d’exception sans double ni clone possibles. A côté de ce héros, il y a « Celui qui ne veut pas mourir » :

« Celui qui ne veut pas mourir »

« Au milieu de cette panique d’héroïsme, il s’en trouve qui ne voulaient pas, qui ne pouvaient pas mourir ; que ne parvenaient pas à enflammer les paroles les plus brûlantes ; que ne réussissaient pas à entraîner les musiques les plus entraînantes ; que nul devoir, nul honneur, nul idéal ne défendaient contre l’instinct de conservation ; à qui nul impératif n’était assez catégorique. » (Pendant… p. 41)

Ceux-là qui ne veulent pas sortir de la vie, ne plus être, leur est insupportable. Ce sont aux regards de la grande majorité des sacrifiés aux combats, des lâches, ils sont la honte face à la communauté, ils sont méprisables. Leur cas nous dit Rostand a « … quelque chose de monstrueux. C’était un symptôme pathologique, tératologique, un stigmate de dégénérescence, que cet amour extravagant de la vie. »

On notera ici le vocabulaire biomédical employé par Rostand : « pathologique », qui s’adresse à la maladie et « tératologique », qui s’adresse à l’anomalie, la malformation ou encore à la monstruosité morphologiques. Ainsi ceux-là qui ont cette obsession de vouloir vivre, alors que tant d’autres se montrent indifférents face à la mort, sont des malades, des monstres. Si ce sont des malades, la société se trouve face à deux choix pour éviter la contagion : l’application d’une thérapie ou l’élimination. Quant au monstre, il se caractérise par son impossible retour à une normalité. Nous sommes confrontés à l’anormalité du déserteur face à la normalité de celui qui n’hésite pas à se faire tuer ; dans l’esprit de l’époque, note Rostand : « Un homme de constitution normale doit facilement mourir. »

Dans ses entretiens en 1975, avec le journaliste Eric Laurent, Jean Rostand confiait qu’il était un angoissé « toujours obsédé par l’idée de la mort telle [qu’il l’a concevait] » N’ayant jamais eu le souvenir qu’il fut un instant de sa vie croyant, biologiquement, la mort d’un homme, pour lui, ne vaut pas plus que celle d’un animal, c’est-à-dire une pourriture, un néant. Après la mort il ne reste rien. Bien entendu, pour le vivant, celui qui reste, la mort n’est pas rien ; en plus de la douleur ressentit lors de la perte d’un être proche, Rostand symbolise la mort par un vertige. Vertige pour celui qui ne veut pas mourir : « Cette proximité du néant leur causait un vertige physique : comme de traverser un abîme sur une étroite passerelle. » (p. 42) Ailleurs dans un autre livre publié en 1924 ayant ce titre révélateur Deux angoisses La mort, l’amour nous pouvons lire : « Les êtres que nous aimons forment autour de nous, comme un parapet qui nous défend du vertige : qu’un d’entre eux disparaisse, il y a dès lors une direction où nous ne pouvons plus regarder sans que la tête nous tourne. » Ceux qui ne veulent pas mourir ne peuvent recevoir l’approbation non seulement de la société, mais aussi des amis, des familiers, ils sont les renégats de la patrie et aucune compassion ne viendra ni les consoler ni les soutenir : « Un mépris unanime couvrait ceux qui avaient l’inconvenance inouïe de vouloir vivre. Il était entendu, à cette époque, que tous les hommes dignes de ce nom avaient, une fois pour toutes, fait bon marché de leur vie. Même ceux qui proclamaient leur haine de la guerre pour des raisons hautes et philosophiques prenaient toujours la précaution d’expliquer qu’ils ne parlaient point en leur nom personnel. On avait pitié des autres, jamais de soi. On avait horreur de tuer, non pas de mourir. Certains, à cet égard, poussaient le scrupule jusqu’à risquer volontairement leur vie dans cette guerre qu’ils maudissaient : ainsi à leur retour, ils en pourraient parler librement, sans que leur opinion risquât de paraître suspecte. » (pendant… p. 46-47) Certes il y avait ceux qui ne veulent pas mourir mais qui, par faiblesse, inertie, sinon par lâcheté, furent forcés d’être projetés sous la mitraille ; chair récalcitrante dans l’incapacité de se dérober au devoir du sacrifice.

Rostand témoigne : « Je me souviens d’un de ces pauvres êtres, je revois sa face de condamné pendant que, de ses mains tremblantes, il boutonnait son uniforme. J’en revois un autre, très jeune, celui-là, de la dernière classe : il sanglotait comme un enfant, appelant sa mère, dans la grande gare d’où on l’expédiait à la mort ; autour de lui, personne n’était ému ; on se moquait, on riait, et on le jugeait durement. » Celui qui ne veut pas mourir, ce fanatique de la vie, celui qui prône « cette inconvenance inouïe de vouloir vivre. » ; celui-là doit accepter la honte et le mépris car pour lui précise Rostand « … toute honte, tout mépris valent encore mieux que de ne plus être, et qu’il faut n’avoir jamais vu un cadavre pour ignorer l’insolente supériorité des vivants. » Pour le biologiste « la première malice, c’est de vivre ». Que répondre alors à celui qui revenant un instant de l’enfer pour cause de blessure, refuse d’y retourner ; il ne veut pas et ne peut pas écouter les paroles moralisatrices de ces empêcheurs de déserter sous le prétexte de la Patrie, du Devoir et de l’Honneur ; on lui dit qu’il sera dépouillé de ses biens et qu’il deviendra la honte de la famille, de ses amis de la Nation… Sans hésitation, à chaque argument, il leur imposait la même réponse « Oui, mais je vivrai. », « Oui mais je vivrai. » Par contre, celui qui, blessé au combat et devant retourner au feu, comme le devoir l’exigeait, peut-être pour mieux être achevé, deviendra pour la communauté un héros que l’on pourra pleurer l’esprit tranquille. Aussi, celui qui, fuyant son devoir, sous le prétexte tout naturel de vivre, devient-t-il l’anti-héros, celui que l’on rejette pour avoir commis cet impardonnable délit de vouloir vivre :

« … quand l’homme n’est pas un héros, écrit Rostand, il n’est qu’une morne bête qu’il faut abattre, qui se dérobe, glisse sous le couteau, et qu’on doit ramener, maintenir sous la lame. » Alors, Rostand peut conclure sur « celui qui ne veut pas mourir » : « Oui, regardons délibérément ceux dont l’angoisse proclame l’intolérabilité de la mort ; ceux qui, jaloux du fragile bien que nous mésestimons trop aisément, nous en rappellent l’importance ; ceux qui fuient avec épouvante les fumées de l’enthousiasme, comme un malade hargneux qui, redoutant l’opération, se dérobe au chloroforme. Regardons ceux qui, tristement, hostilement, derrière les plus brillantes turbulences ne voient que leur mort prochaine. Regardons ceux qui, s’ils disparaissent, n’y veulent être pour rien et en laissent toute la responsabilité à autrui ; ceux qui se font le plus pesants, le plus passifs ; ceux qu’il faut traîner au supplice. Regardons ceux qui arrivent déjà presque inertes aux lieux où l’on tue. Même le traître qu’il faut ficeler sur une chaise pour le fusiller nous donne mal aux nerfs. A plus forte raison nous sentons-nous gênés devant ces hommes, innocents entre les innocents, qui ne commettent d’autre crime que de vouloir vivre quand tous meurent. »

« L’apologiste de la guerre »

Dans chaque citoyen il y aurait un héros qui sommeille prêt au réveil à l’appel du sacrifice pour l’honneur et la patrie. L’homme ne doit pas être avare de lui-même, et qu’il ne raisonne pas le moment venu de donner sa vie pour la beauté de la guerre ; « La beauté de la guerre, résidant dans l’âme de celui qui la fait, est directement proportionnelle à son horreur. » Souvent, ces « bellicistes », aux premiers coups de canon, se sont dérobés et sont devenus des pacifistes, pour, quand la guerre sera terminée, trouver de nouveau de la beauté dans la folie meurtrière. « … Qu’ils osent dire cela maintenant ! Qu’ils n’attendent pas ! C’est aujourd’hui qu’ils doivent en avoir le courage ! Devant ceux que la guerre a torturés. On n’a le droit de défendre la guerre que lorsque ses victimes peuvent venir se défendre elles-mêmes en la condamnant… Qu’ils osent dire, à la face des mères : Il est beau que les jeunes hommes soient morts !’ » ; ou encore « Neuf millions de morts, c’est cela qui est beau ! » Sans entrer ici dans les détails de l’écrit de Rostand concernant l’apologiste de la guerre, gardons en mémoire cette phrase : « Ne laissons jamais étouffer sous un entassement de couches pacifiques l’appel des ossuaires éloquents. »

« Pendant qu’on souffre encore »

Pendant qu’on souffre encore est le titre que Rostand a donné à son livre. C’est une période éphémère de quelques années cette période du « pendant qu’on souffre encore ». Avec le temps, la perte d’un être cher devient « tolérable », plus « douce », on s’adapte, le vertige s’amenuise :  « Ah ! quand ils auront tous disparus, nous dit Jean Rostand, ceux qui, déchirés dans la chair ou dans l’âme, refusent l’apaisement ; quand chaque être tronqué aura rejoint ce qui lui manque, - l’infirme ses membres, l’aveugle ses yeux, la mère son fils ; quand tous ceux qui furent mis en morceaux se seront complétés dans le néant, quand le dernier cœur douloureux et rancunier aura cessé de battre, quand la terre sera purgée des précieux déchets qui l’encombraient, alors ce sera fini : cet amoncellement de cadavres, cette débauche de blessures, de deuils, de chagrins, ce ne sera plus que des mots, plus que de l’histoire, - rien. » Après la guerre, des livres seront édités pour en décrire l’histoire ; les termes pourront varier selon que la plume sera tenue par l’un de ces apologistes de la guerre ou par ceux qui insistent sur l’horreur qu’elle a engendrée et sur les efforts de paix à réaliser pour que jamais une telle défaite de l’Homme envers l’humanité ne se renouvelle. Rostand écrit :  « On dira nonchalamment : ‘Ce fut une guerre effroyable, sans contredit la plus meurtrière qu’ait jamais connu l’humanité. Neuf millions d’hommes y trouvèrent la mort.’ Des enfants insoucieux apprendront avec ennui les épisodes qui nous obsèdent. On introduira de force, à coups de pensums, dans les cerveaux, le cauchemar que ceux qui le vécurent s’efforçaient d’écarter. On apprendra la guerre, nul ne la saura plus. »

Enfin, Rostand peut conclure son « Pendant qu’on souffre encore » en ces termes visionnaires de prochains conflits meurtriers : « Ils sont responsables devant l’humanité ceux qui, ayant la dure gloire de souffrir, détiennent le privilège de savoir. Qu’ils disent, qu’ils crient leur mal ! Qu’ils ne le gardent pas avarement pour eux ! Il faut que le monde en bénéficie. Qu’ils le divulguent et le propagent ! Qu’ils tentent d’infuser dans les âmes réfractaires des épargnés un peu de leur vérité rigoureuse et périssable ! Si, tant qu’il reste encore avec nous des martyrs pour nous enseigner, les peuples ne prennent pas entre eux la brutale décision de ne plus se battre, si la terre demeure en proie à une haine intacte, c’est alors que la guerre sera perdue. Perdue non pas pour un pays, mais pour l’humanité entière. Et des hommes neufs se précipiteront sur d’autres hommes neufs, comme si l’on se battait pour la première fois et que, déjà on n’en avait pas eu assez de s’égorger. »

Pour conclure

Nous sommes dans ces années 1919-1921, c’est-à-dire dans cette période qui correspond à la rédaction de Pendant qu’on souffre encore et de sa publication. La souffrance est certes encore présente chez beaucoup, mais le déclin déjà est entamé ; des champs de croix de bois fleurissent les campagnes ; les monuments aux morts s’élèvent dans les villes et les villages, monuments dédié à la gloire de la guerre et à ses héros, mais aussi monument dédiés à la Paix, portant ce beau nom de « Monument aux morts pacifiste », que nous connaissons de mieux en mieux grâce aux travaux et aux efforts de diffusion, réalisés, entre autres, par Pierre Roy… Sur l’un de ces Monuments pacifistes nous relevons cette inscription « Souvenez-vous et la guerre ne sera plus. » Nous sommes dans ces années 1919-1921… L’Allemagne croule sous la dette de guerre ; l’esprit de vengeance se construit. Bientôt des conflits commencent à germer, nous conduisant à cette énumération banale et facile à la Prévert : 1936, la guerre d’Espagne (370 000 à 450 000 morts) ; 1937, la guerre sino-japonaise (1 100 000 morts pour le Japon, 3 229 000 militaires et 9 000 000 de civils morts pour la Chine) ; 1939, Hitler occupe la Pologne déclenchant la seconde guerre mondiale (environ 67 780 000 morts, dont 541 000 militaires et civils pour la France) ; août 1945, les USA usent de l’arme atomique sur les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki (250 000 morts, source : Howard Zinn, 2011) ; et les guerres coloniales, l’Indochine environ 500 000 morts, l’Algérie environ 25 000 militaires et 300 000 algériens morts… et nous pouvons continuer, le conflit Lybien environ 100 000 morts, le conflit Syrien environ 70 000 morts (AFP, 11 avril 2013)… et nous pourrions poursuivre la litanie de cette insoutenable et éternel vertige engendré par la mort de ces hommes, femmes et enfants sacrifiés à la barbarie humaine. Comment ici ne pas se souvenir de ces phrases écrites par Rostand dans les années 1960, phrases qui gardent encore, un demi-siècle plus tard, toute leur actualité et qui pourraient s’inscrire en lettres capitales sur un monument pacifiste que l’on dresserait au cœur de chaque capitale…

« Siècle sauvage, barbare, inhumain que le nôtre, en dépit de ses grimaces humanitaires… Jamais on n’a versé le sang avec moins de scrupule, jamais on a mis plus de zèle à pouvoir les charniers… A quelle suite d’horreurs, de toutes intentions et de toutes colorations, un homme de mon âge n’a-t-il pas assisté ? Tueries internationales ou civiles, pacifications par la force, persécutions, représailles, exécutions sommaires, liquidations, tortures… Oui, affligeante époque, où s’étale, avec un cynisme jusqu’ici inconnu, la sauvagerie des soi-disant civilisés, où les hommes de science eux-mêmes se font les complices avoués des plus hideux projets, où la grandeur, le prestige d’un pays se mesure à la quantité de cadavres que peut faire, en l’unité de temps, sa ‘force de frappe’, où les plus dangereux assassins ne sont que de tout petits artisans auprès de ces magnats de la mort que sont les Chefs d’État… Triste époque où le massacre, invariablement, répond au massacre, où les victimes ne guettent que l’occasion de se faire bourreaux à leur tour, où toute opinions, toute croyance, tout idéal est d’avance déshonoré et souillé tant on est sûr que, si d’aventure il triomphait, ce serait par le sang, dans le sang…

Homo sanguinarius : serait-ce le vrai nom de l’homme ? »

Alors que Thiescourt soit aujourd’hui à l’origine de ce devoir de mémoire, pour que jamais l’oubli s’efface des souvenirs de ce que peut d’ignoble l’Homme envers lui-même, en matière de tuerie et de souffrance… et pour que la Paix ne soit pas un vain mot, pour que l’entente entre les peuples résulte d’une démarche humanitaire, pour un respect des cultures et nous pensons à celles des plus anciennes pour qu’elles puissent perdurer et s’exprimer ; tout ce que nous souhaitons pour l’Homme avec un grand H, ne pourra se construire durablement que par une instruction publique1 réveillée, et non sous la menace de la Terreur du feu nucléaire. Car c’est bien de cela dont il s’agit. La « race blanche », suivant la formule géo-politique de George Duhamel, ne se fait plus la guerre aujourd’hui. La paix européenne, la non agression entre les USA et la Russie est pour une part régie sous cette condition, de la menace permanente de l’arme atomique. Alors quand un dictateur nord coréen agite la menace nucléaire envers les États Unis, nous sommes assurés que la menace ne sera pas exécutée ; mais nous le disons cependant doucement sur le bout des lèvres. Car quelle confiance devons nous accorder en domaine politique à un homme de pouvoir atteint de paranoïa, et qui n’incite pas à l’humour d’un docteur Folamour ? Et c’est ici que nous pouvons nous remémorer Rostand quand il prévoyait que l’oubli serait à l’origine de nouveaux conflits, de jeunes hommes sacrifiés aux combats, voire de populations entières massacrées… et c’est ici que nous retrouverons chez le politologue Bruno Tertrais, persuadé que si la dissuasion nucléaire a fait ses preuves il n’en juge pas moins qu’elle n’est pas garantie éternellement, pour la raison que les images, la mémoire des bombardements atomiques du Japon vont « s’estomper de la mémoire collective. » et Alain Frachon du journal Le Monde de poser la question : « Et de celle du jeune Kim ? »

Contre la guerre, la Paix, mais pas n’importe laquelle, est l’un des moyens envisagés par Jean Rostand. Aussi dans ce processus défend-t-il la citoyenneté du Monde : « Être citoyen du Monde c’est parier pour la survie de l’humanité. » C’est peut-être par un sentiment de filiation familiale, sa symbiose obsessionnelle avec le père, que Rostand se remémore Cyrano de Bergerac et sa Lettre contre les Frondeurs de 1651 dans laquelle il écrit « Qu’un honnête homme, n’est ni Français, ni Allemand ni Espagnol : il est citoyen du monde et sa patrie est partout. »

Citoyen du Monde , Rostand l’est par l’esprit et le cœur. Sa détermination à élever cette citoyenneté comme le seul espoir pour conduire l’humanité à une Paix mondiale et durable s’est forgée dans cette idée d’une unification de la planète. Car, explique Rostand, dans une conférence de presse des Citoyens du Monde le 2 mars 1967 : « L’unification de la planète est dans le sens de l’avenir humain. Elle est aussi certaine pour demain qu’elle est jugée utopique à l’heure présente. S’il est une prophétie qui ne comporte aucun risque d’erreur, c’est bien celle-là, car c’est à l’échelle planétaire seulement que pourront être décemment et rationnellement résolus les grands problèmes sociaux, économiques, moraux, qui se posent à nous, soit qu’il s’agisse de la gestion des ressources terrestres, de la protection de la nature, de l’organisation de la santé ou de la lutte contre la surpopulation… Et, quand, enfin, il existera, ce ‘Monde uni ‘, chacun s’étonnera qu’on ait mis un si long temps à réaliser un projet si nécessaire. » Nos problèmes d’aujourd’hui nous éloignent de la première guerre mondiale… Les mémoires de cette époque, bientôt un siècle, ont disparu. Le dernier des vétérans combattant de la première guerre mondiale, l’anglais Claude Choules, est décédé le 5 mai 2011 à presque 110 ans ; et le Français Pierre Picault, le dernier « poilu » décède le 20 novembre 2008 à presque 110 ans. Ce dernier mérite un instant notre attention car il n’a pas été « reconnu comme tel par les autorités françaises parce qu’il avait combattu moins de trois mois dans les tranchées durant la première guerre mondiale. » Voyez-vous, il ne suffisait pas d’aller au sacrifice, pour être reconnu, fallait-il encore une dose de souffrance acceptable pour que nos bureaucrates le reconnaissent comme un « poilu » ayant combattu dans les tranchées… moins de trois mois cela ne vaut pas… Alors, quand notre ministre des Anciens Combattants nous dit aujourd’hui que la réhabilitation des fusillés pour l’exemple se fera au cas par cas, cela signifie que ce ministre considère que certains d’entre eux méritaient d’être passés par les armes… Il y a dans ces prises de position quelque chose d’insupportable. Rappelez-vous ces mots de Jean Rostand : « Regardons ceux qui arrivent déjà presque inertes aux lieux où l’on tue. Même le traître qu’il faut ficeler sur une chaise pour le fusiller nous donne mal aux nerfs. » Oui, il y a encore aujourd’hui, dans certaines décisions ministérielles, de quoi avoir mal aux nerfs…

Vous, sympathisants et adhérents à la Libre Pensée, à la Ligue des droits de l’Homme, au Cercle Condorcet, à la Ligue de l’Enseignement, à la Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des Monuments Pacifistes, au Mouvement Pacifiste, vous Anciens combattants, soyons ouverts pour une humanité de Paix et pour que vivre dans le monde et sur la Terre de demain ne soit pas l’utopie de l’impossible… Nous qui sommes aujourd’hui réunis en ce lieu à l’écoute des souvenirs, imaginons que Thiescourt soit, non pas comme une simple page d’histoire lors d’une commémoration aussi vite oubliée que lue, mais que Thiescourt soit et demeure notre vive mémoire du « Souvenez-vous et la guerre ne sera plus » pour qu’un jour et pour toujours s’achève enfin le temps du « Tant qu’on souffre encore. »

Jean-Louis Fischer, Thiescourt, dimanche 28 avril 2013

Quelques références bibliographiques :

1) Concernant Jean Rostand.

Jean Sokori, Le retour des pauvres, Paris, Stock, 1919.

Jean Rostand, Pendant qu’on souffre encore, Paris, 1921. Pensées d’un biologiste, Paris, Paris, Stock, 1939. Nouvelles pensées d’un biologiste, Paris, Stock, 1947. Carnet d’un biologiste, Paris, Stock, 1959. Le droit d’être naturaliste, Paris, Stock, 1963. Ce que je crois, Paris, Grasset, 1963. Quelques discours (1964-1968), Paris, Club Humaniste, 1970. Les étangs à Monstres, Histoire d’une recherche, Paris , Stock, 1971…

On trouvera une bibliographie exhaustive des livres (environ 85) et publications scientifiques (plusieurs centaines) de Jean Rostand dans les références suivantes :

Alain Dubois, « L’œuvre scientifique de Jean Rostand (1894-1977) » Bulletin de la Société zoologique de France, 1977, vol. 102, pp. 231-242.

Alain Dubois, Jean Rostand, un biologiste contre le nucléaire, Préface, Jacques Testart, Paris, Berg International, 2012.

Jean-Louis Fischer, Jean Rostand (30 octobre 1894- 4 septembre 1977), Revue d’Histoire des Sciences, 1978, t. XXXI /2, pp. 163-172.

Jean-Louis Fischer, Jean Rostand, un biologiste engagé, « Les génies de la Sciences », Paris, Pour la Science, mai-août 2001, n° 7, 97 p.

Jean-Louis Fischer, « Jean Rostand 1894-1977. Quand l’humaniste et le moraliste interrogent l’œuf de grenouille », in Biologistes et naturalistes français du XXe siècle, Paris, Hermann, 2012, pp. 487-511.

Jacques Testart, Des grenouilles et des hommes. Conversations avec Jean Rostand, Paris, Stock, 1995.

Andrée Tétry, Jean Rostand, prophète clairvoyant et fraternel, Paris, Gallimard, 1983.

2) Complément bibliographique.

Alain Franchon, « La Corée du Nord secoue l’équilibre de la terreur », Le Monde, vendredi 5 avril 2013.

Danielle Roy et Pierre Roy, Autour de monuments pacifistes… Suresnes, Fédération nationale laïque des Associations des amis des monuments pacifistes, républicains et anticléricaux, 1999.

Georges Duhamel, La pesée des âmes, Paris, Mercure de France,1949.

Henri Barbusse, Le Feu, Paris, Flammarion, 1916.


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texte de la conférence de JeanLouis Fischer
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